Nostalgia is a seductive liar

Il faut toujours que je me lance dans des taches fastidieuses vers 23h/minuit. Depuis toujours. Comme un chat, je suis un animal nocturne. Ne me parlez pas du matin, on ne se connaît pas, parlez moi de la nuit, du calme dans la maison, des félins et leur quart d’heure de folie, du silence, surtout. Depuis au moins une année, je fais du vide dans mes placards (et dans ma vie, pour être tout à fait honnête). J’ai déjà donné au minimum 50 kilos de vêtements et autres accessoires mais il y en a toujours, partout, dans des cartons que j’essaie de vider, dans des sacs de voyage, dans des valises. Je suis possédée par le superflu. En vrai, je porte probablement une trentaine de pièces, peut-être quarante. Le reste me colle à la vie comme un morpion récalcitrant. Mais séduisant le morpion, bien coupé, doux au toucher, élégant. C’est bien pour ça que j’ai tant de mal à donner encore et encore, à jeter, parfois dans un accès de rage, fatiguée par trop d’indécision. Je commence à en voir le bout. Mais c’est lonnnnnnnnng.

Ce soir, je retombe sur LA robe. Je ne l’ai pas portée depuis des années mais je la garde parce que c’est la robe de la rencontre. Après avoir passé plus d’un mois à se parler tous les jours sur msn messenger (ça ne nous rajeunit pas, ça c’est clair), nous avions décidé de nous rencontrer place de la Bourse (ce que je trouvais hilarant parce que place de la Bourse quoi)(genre le mec a des couilles huhu haha). J’avais passé des heures à réfléchir à ma tenue. Autant je ne suis jamais coiffée parce que j’ai la chance d’avoir des cheveux qui font le taf tout seul, pour une rencontre qui va compter dans ma vie (oui, je le savais déjà), je cherche à être mémorable. Je préfère ne pas mentir, c’est vraiment ça que j’ai voulu faire : qu’il s’en souvienne toute sa vie, même super vieux, genre le mec si par malchance un jour il attrape Alzheimer eh bien le seul truc dont il se souvient c’est de ma superbe dans LA robe (mais quel ego démoniaque!). Je ne voulais surtout pas avoir l’air apprêtée alors j’ai enfilé une petite robe à fleurs toute simple qui fait girl next door, qui fait « je suis belle au naturel, je suis parisienne », une robe qui tourne un peu mais pas trop. Je me sentais bien dans cette robe, c’était surtout ça qui était important : que je sois à l’aise.

Cette robe est présentement en face de moi, entre le sac « je garde » et le sac « je donne ». Je suis perdue. Je ne sais pas si je vais avoir le courage de la donner sans pleurnicher, je ne sais pas si je vais avoir le courage de la garder non plus. J’attends un signe. J’ai confiance. Cette nuit, demain, un jour, je prendrai ma décision.

Comme je ne savais pas si je lui plaisais (je suis nulle) le soir de la rencontre, je lui ai posé une question détournée pour avoir une piste… Je lui ai demandé s’il m’avait reconnue par rapport à mes photos. Et il m’a répondu « Quand je t’ai vue sortir de la bouche du métro, j’ai pensé « Si c’est elle, j’ai beaucoup de chance ». J’ai rougi. Et j’ai su.

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Julien

Cendrier par Ettore Sottsass

Cendrier par Ettore Sottsass

Depuis que je suis rentrée de Los Angeles, je suis à moitié déprimée. Les palmiers et l’océan me manquent terriblement. Là-bas, j’étais relax, ici à Paris, je suis stressée alors que je n’ai aucune raison de l’être. Je passe beaucoup de temps sur mon formidable canapé à regarder des films et hier j’ai décidé de revoir Alice de Woody Allen et forcément ça m’a fait penser à Julien…

Je crois que c’était il y a dix ans quand je vivais dans la ville rose, j’ai rencontré Julien via adopteunmec.com, rapidement nous nous sommes donnés rendez-vous dans ce self cheap et mythique de Toulouse, le chinois du début de la rue Bayard. Ce n’est pas pour la nourriture qui est surgelée et insipide, c’est pour le lieu, kitsch à souhait. Nous étions les seuls ou presque dans ce grand resto à se parler avec beaucoup de facilité, il était intéressant, très drôle, cultivé, curieux, je me souviens être montée à l’étage pour aller aux toilettes, sur le chemin je pensais « Ce mec est formidable ». Parce qu’en plus il avait des cheveux parfaits. C’était trop beau pour être vrai.

Julien m’a appris énormément. Avant lui, je n’avais aucune notion de design, à part Stark, je ne connaissais personne, j’étais attirée par les belles choses mais j’étais bien incapable de savoir qui était Ettore Sottsass et encore moins le couple Eames. Julien était un esthète, chez lui c’était parfaitement décoré, il avait beaucoup de goût, tout objet n’était pas là par hasard, tout était calculé.  Il collectionnait les cendriers Hermès, il pouvait passer des heures sur ebay à chercher la perle rare. Parce que Julien était un original : il s’était mis à fumer deux paquets de clopes par jour à 26 ans, contre toute attente. Au-dessus de sa cheminée une énorme affiche du film 8 et demi de Fellini était accrochée en grand format, inutile de dire que je n’avais évidemment jamais vu ce film ! Avec lui j’ai appris à aimer le cinéma, il m’a donné envie de m’y intéresser, je ne sais pas si de mon côté j’ai réussi à lui faire aimer la littérature, je n’en suis pas convaincue…

Quand on était ensemble il passait son temps à rire devant Bob l’éponge et je ne comprenais pas comment lui, l’intello esthète, pouvait se passionner pour cette stupide éponge jaune à la voix insupportable. S’il savait qu’aujourd’hui je regarde moi aussi les épisodes en ricanant comme une imbécile, il n’en reviendrait probablement pas.

Nous avons vécu des premières semaines délicieuses jusqu’à ce qu’il décide de me révéler un secret. Parce-que, disait-il, il lui fallait être tout à fait honnête avec moi. Or, je préfère toujours ne pas savoir la vérité parce que la vérité fait mal. Je ne cesse de dire à mon amoureux que si par mégarde il me trompait, merci mais non merci qu’il le garde pour lui et qu’il n’avoue jamais sinon ma nature fougueuse me ferait le quitter sur le champ et ce serait la fin de notre histoire. Tout ça pour une semi salope rencontrée en soirée, franchement ce serait crétin, non ?

Julien me lance « Voilà, avant toi j’étais bisexuel. Mais maintenant, grâce à toi, je sais que je suis exclusivement hétéro ». Mon dos s’est raidi d’un seul coup. Comment pouvait-il me dire un tel mensonge ? Il était bisexuel, un point c’est tout. Est-ce-que j’avais envie de sortir avec quelqu’un qui 6 mois auparavant enculait des mecs rencontrés sur Gayvox en levrette au milieu de son salon ? Pas trop trop. Il justifiait ses aventures homosexuelles par manque de rencontres avec des femmes, il disait que ces hommes n’étaient qu’un substitut à ses yeux et qu’il n’était pas fier de lui.

Je me souviens d’une fois où on se promenait dans Toulouse et on est tombé sur un type avec qui il avait couché, un grand blond super marié, super catho avec sa femme et la poussette du bébé. J’essayais d’être tolérante mais ça ne m’amusait pas du tout de sortir avec quelqu’un qui aimait à la fois les hommes et les femmes. Je ne trouvais pas la chose rassurante et surtout quand on faisait l’amour je ne pouvais m’empêcher de l’imaginer en train de baiser des mecs et ça me coupait toute envie. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut contrôler, le fait est que je n’étais pas si ouverte d’esprit que je le pensais. Non, je ne pouvais pas sortir avec un homme bisexuel. Pourtant je l’aimais beaucoup. Je n’ai pas rompu tout de suite, j’ai quand même essayé sans trop y croire, je le voyais aussi comme un ami et j’adorais discuter avec lui, il était passionnant, même quand il parlait d’Histoire, parce qu’il était doctorant dans ce domaine, alors que l’Histoire très franchement, je m’en fous un peu.

Il m’avait fait aimer Manhattan et Alice et initiée au cinéma de Wes Anderson et moi je lui avais brisé le cœur, j’avais dit et fait de la merde, je crois que je l’avais trompé mais je ne m’en souviens même plus aujourd’hui. Il faut dire que c’est une période où j’allais relativement très mal et où j’avais quand même fait une liste de mes amants un soir d’ennui (les prénoms les plus récurrents sont Thomas (3), Nicolas (3 aussi) et Romain (2), sur cette liste on trouve quand même des « mec à la soirée du jour de l’An chez Auré », « mec qui voulait devenir cuisinier et m’avait fait ce divin risotto » ou « mec du Gibus »).

J’ai revu Alice et je suis toujours aussi émerveillée devant ce film qui est l’un de mes préférés de Woody Allen (avec Manhattan et Hannah et ses sœurs, oui je sais, ce n’est pas très original hein). Mia Farrow qui disparait après avoir bu la potion du Dr Yang, ah… J’avais déjà dit à Julien qu’il avait énormément compté pour moi à l’époque mais il avait pouffé, ce que je peux comprendre. Dix ans plus tard, je me suis vue googler son nom et constaté qu’il vivait toujours dans la même rue dans le quartier d’Esquirol et quand j’ai vu le numéro j’ai failli appeler. Pour lui dire. Et puis je me suis sagement ravisée. Ce serait quand même dommage de lui briser le cœur une deuxième fois. D’autant qu’il pourrait un peu briser le mien s’il me raccrochait au nez…