Rive gauche

Il ne le sait pas mais quand je parle de lui à mes amies, son surnom c’est « rive gauche ». Il faut comprendre que « parisien » ne veut rien dire, entre le parisien du 18ème (rive droite) et le parisien du 7ème (rive gauche), il n’y a rien en commun. Ils ne côtoient pas les mêmes gens, ne sortent pas dans les mêmes endroits, ils ne s’habillent pas du tout pareil et surtout ils n’ont souvent rien à se dire. Pour être honnête, ils ne se connaissent même pas. Déjà, entre un parisien du 18ème chic (avenue Junot) et un parisien du 18ème pauvre (la Chapelle), il y a un monde. Alors imaginez entre les parisiens rive gauche et rive droite !

« Rive gauche » est issu d’un milieu bourgeois dans une famille catholique non pratiquante, il a été élevé dans le 7ème, juste à côté du Musée d’Orsay. Son Paris à lui c’est ce quartier-là et un peu de 16ème, de temps en temps il traverse la passerelle Senghor pour rejoindre les Tuileries mais il ne va jamais plus loin. Il a une excellente culture générale mais il ne connait pas grand chose de Paris. Il ne sait pas où est le Cirque d’Hiver, ni le marché d’Aligre, ni la promenade plantée, il n’a jamais bu un verre le soir rue Oberkampf et il n’est évidemment jamais entré dans un sex shop à Pigalle. Inutile de dire qu’il ne prend pas le métro, il se déplace exclusivement en Uber.

Le drame de sa vie a été de quitter le 7ème pour entrer à l’ESSEC qui se trouve à Cergy. Pauvre « rive gauche », comme je te comprends. Être obligé de vivre en colocation dans l’une de ses affreuses pseudo villes nouvelles, à l’autre bout de Paris, sans aucune distraction. Mais bon… troisième école de commerce mondiale, 15000€ par année (et il y en a 4), il faut ce qu’il faut ! Avant l’ESSEC il était à Henri IV où il a eu son bac ES avec mention très bien. Oui, il a un peu fait son rebelle en refusant d’entrer en S. Pour « rive gauche », la réussite sociale c’est surtout prolonger son train de vie, marcher sur les traces de son père, un jour il paiera aussi l’ISF, c’est ça le plan de base. Pas forcément la reconnaissance sociale mais plutôt faire ce que les personnes de son milieu font presque machinalement : réussir. Sans trop de problèmes sur la route. Il le sait « rive gauche », qu’il a de la chance, dans deux mois il sera à New York pour travailler tout l’automne et il n’a pas trouvé de logement mais il n’est pas stressé. Il arrivera un moment où ses parents s’en occuperont, ils paieront et il n’aura qu’à prendre l’avion en first et poser son joli petit cul dans son nouvel appart à Manhattan.

« Rive gauche » a ce physique qu’on ne voit que dans les beaux quartiers. Il est évidemment grand, athlétique, élégant naturellement, il lui suffit d’être là pour donner une touche d’élégance à un endroit, il sait se tenir, bien droit, il a des dents scandaleusement blanches, là encore c’est naturel, tout comme ses cheveux, il a des cheveux parfaitement bruns, épais, qui tiennent tout seuls, des cheveux qu’on aimerait toucher jusqu’à se fossiliser. Il ne sera jamais chauve, « Rive gauche », il laisse ça aux pauvres. Il a un sourire de publicité, une bouche épaisse comme sa bite, un beau nez fin, des yeux noisettes et un regard à la fois charmeur et déterminé. Il sait qu’il obtiendra ce qu’il veut de la vie avec ce physique, cette carrière brillante qui s’offre à lui et cette famille riche. Ce n’est pas moi qui dit « riche », c’est lui. Moi je dis « aisée ». Je ne suis pas bourgeoise mais parfois j’ai quand même plus d’éducation que lui. L’autre jour il me dit « De rien ». Je lui réponds « Tu veux dire « Je t’en prie » ? ».

Depuis qu’il est petit, il porte des polos Lacoste et ne sait pas qu’au Maroc ou en Thaïlande tu peux acheter des Laccoste. Parce que s’il va au Maroc ou en Thaïlande, c’est dans un palace. A vrai dire, quand il voyage c’est avec ses amis pour faire des road trips en Europe mais avec une carte Gold, en famille il reste en France, dans la maison secondaire qui est généralement à Deauville (je n’ai pas demandé mais je parie que c’est là). Il se moque de moi parce que ma ville fait « France d’en-bas », moi je suis plutôt « France du milieu » et lui clairement « France d’en haut ». Je vais le laisser voguer vers New York City et retrouver ma petite vie provinciale dans laquelle personne ne semble avoir sa place à part les parfaits chats, meilleurs compagnons de vie, rien de moins. Mais avant, je vais aller squatter chez « rive gauche «  pour une raison très intéressée : il a une magnifique vue sur Paris et c’est là qu’on trouve les plus beaux couchers de soleil en ce moment. S’il savait…

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