A propos de Qui a tué mon père

Je viens de finir Qui a tué mon père d’Édouard Louis. Je suis en pyjama, je n’ai pas encore pris de douche et j’ai un date dans deux heures mais je suis obligée d’écrire, je n’ai pas le choix. Mon seul regret c’est que ce texte soit trop court, j’aurais aimé suivre le père encore un peu. Mais si c’est pour le suivre dans son cercueil, finalement non, c’est très bien comme ça, je me contenterais de 85 pages. Aujourd’hui, grâce à l’auteur, j’ai compris pourquoi je ne votais pas. J’ai écrit un texte qui évoque les raisons pour lesquelles je ne vote pas mais j’avais oublié celle que j’ignorais jusqu’à aujourd’hui. Je ne vote pas parce que je suis privilégiée, je ne vote pas parce que ça ne changerait rien pour moi. Je n’ai pas d’allocations sociales parce que je n’y ai pas droit. Quand Macron retire 5€ d’allocations par mois à des familles, ça ne change rien pour moi. Pour moi 5€ c’est un jus bio 25cl pris en terrasse, ce n’est pas deux paquets de pâtes chez Lidl et deux sauces tomates. Je me sens un peu bête à vrai dire. Je n’ai jamais pensé que voter changeait concrètement la vie des autres que moi, je crois que j’étais tellement obnubilée par ma propre vie que je ne voyais pas celle des autres. Et je ne suis même pas bourgeoise !

Je comprends pourquoi Frédéric Beigbeder s’énerve dans le Figaro (tout est dit dans cette phrase), Édouard Louis est perçu comme celui qui ne cesse de se plaindre, de rappeler qu’il était pauvre, que son père a été broyé par un système qui les exclut, qui ne leur permet que d’être des machines à travailler sans jamais avoir de loisirs, mais…mais il faut bien des pauvres pour qu’il y ait des riches. Et Beigbeder en sait quelque chose. Parce que quitter Paris pour Guéthary sur le seul motif que « des particules fines» font mal à la gorge de son bébé de un an (rires), ce n’est clairement pas donné à tout le monde, effectuer un séjour dans une clinique de rajeunissement en Suisse pour écrire son dernier roman non plus. C’est assez cocasse que ce soit Beigbeder qui se permette d’écorcher Édouard Louis, parce que dans le genre pleureuse, dans le genre Caliméro, il n’est pas trop mal non plus le Beigbeder, gna gna gna je ne sais pas aimer, gna gna gna on ne m’a pas aimé, gna gna gna je souffre parce que mes parents ne s’occupent pas de moi, et puis la coke ça fait bobo et dans la publicité c’est tous des méchants. Les auteurs qui se plaignent ne me dérangent pas, la preuve j’avais aimé Une Histoire Française et même Windows on the world qui était fait pour que je chiale (et j’étais tombée dans le panneau, eh oui).

Je regrette que presque personne ne semble dire que Qui a tué mon père est une déclaration d’amour d’un fils pédé à son père ex homophobe ex raciste. C’est si facile de reprocher à Édouard Louis d’avoir critiqué son père dans En finir avec Eddy Bellegueule sans admettre que depuis ce livre les années ont passé et la relation père-fils a évolué. Une relation n’est pas figée, et au-delà de ce simple constat, on peut aussi critiquer un membre de sa famille et l’aimer malgré tout, je ne vois pas en quoi c’est incompatible (voir Catherine Cusset, La Haine de La Famille). Plus le bourgeois s’agace du succès d’Edouard Louis, plus j’exulte. Le pire papier c’est celui d’un connard du Point, à chaque fois que je lis un article du Point je me demande pourquoi je perds encore des minutes de mon existence à lire une telle chiasse, vraiment je ne comprends pas. Mon ancien patron adorait le Point. Il était pote avec les mecs de Rothschild. Et je continue de croire en la possibilité de lire un vrai article sur le point.fr. Je m’auto-déçois, parfois.

Ces 85 pages m’ont émue, réveillée, amusée parfois, j’ai même eu un fou rire page 78. J’ai parlé à haute voix pour moi-même à certains passages, il y a eu des « mais tellement ! », des « exactement ! », des « oui oui oui ». Je ne sais pas comment on fait une révolution mais si tu me lis Édouard, sache que je suis là. On peut faire une révolution avec des talons et du vernis rouge sur les ongles ? (c’est pour une amie)

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Raconter sa vie

C’est souvent comme ça. Je lis tous les jours pendant des mois puis galvanisée par mes formidables lectures viens le moment où j’achète frénétiquement de nouveaux livres (sans doute la peur de manquer). J’accumule des tonnes de livres, j’en commence certains, je ne vais jamais au bout de ma lecture parce que je suis ailleurs, dans ma tête, perdue dans un épais brouillard qui m’empêche de me concentrer sur les lignes qui s’affichent devant moi. Comme si j’avais fait une overdose de lecture et qu’en quelque sorte mon cerveau régulait tout seul mes besoins en littérature.

Il y a quelques jours, dans le Monde je crois, je tombe sur une interview d’un dénommé Edouard Louis dont je n’ai jamais entendu parlé. Il vient de publier son deuxième roman, Histoire de la violence, et cette interview me donne immédiatement envie de lire tout ce qu’il a écrit (et de devenir son amie).

Édouard Louis, il raconte sa vie. Comme Annie Ernaux, avec autant de talent et de justesse (j’adore Annie Ernaux). Lui aussi il vient d’un milieu défavorisé, lui aussi se sent en décalage par rapport à ce milieu, en plus il est pédé, ce qui n’arrange rien. Il vaut mieux être riche et pédé que pauvre et pédé. Ce roman s’appelle En finir avec Eddy Bellegueule, parce qu’Eddy Bellegueule c’est son vrai patronyme, ce qui est en soi incroyable tellement on dirait un pseudo, tellement ça semble impossible de s’appeler comme ça, et que je comprends si bien qu’il ait choisi de se faire appeler Édouard Louis, il n’y a pas plus banal que Édouard Louis, il aurait pu choisir Christian Bertrand, c’était pareil, banal. Avec la petite touche surannée qui fait bien. Ou comment se racheter un milieu social. Passe-partout, ne pas faire de vagues.

Lorsque j’étais petite, j’avais une amie qui s’appelait Mélissa (parce que sa mère était fan de la Petite Maison dans la Prairie et que son actrice principale s’appelle Mélissa). Elle était externe comme moi alors nous rentrions ensemble le midi. J’étais externe parce qu’à la cantine il y avait de la viande et je ne mangeais (déjà) pas de viande. Si Mélissa rentrait le midi c’était parce que ses parents ne pouvaient pas payer la cantine mais aussi pour faire cuire son steak à son beau-père. Elle n’avait que dix ans et rentrait préparer le déjeuner de son beau-père pendant que sa mère accumulait les heures en intérim en espérant un jour trouver un emploi stable. Apparemment son beau-père ne savait pas se faire cuire un steak, il fallait faire la bonniche pour lui. Je me suis demandée toute mon enfance si elle servait de jouet sexuel à son beau-père qui était un obsédé notoire mais en fait je ne pense pas parce que Mélissa était grosse et le beau-père n’aimait pas les grosses, il ne cessait de le dire, on avait bien compris.

Je me souviens que le père de Mélissa s’était remarié et avait fait un troisième enfant à sa nouvelle femme « pour toucher les allocs ». Je ne savais même pas ce que ça voulait dire à l’époque mais je sentais que c’était subversif. Un jour, Mélissa m’a invitée chez ses grands-parents (Tu verras, leur maison est gigantesque) en Normandie, vers Fécamp je crois, au fin fond d’un bled paumé. Je ne comprenais pas ce que disaient les grands-parents, ils avaient un fort accent et les mots n’étaient pas les mêmes qu’en français. La maison était humide et la literie semblait avoir 150 ans, les lits grinçaient, cette nuit-là, on avait encore entendu ses parents baiser (le beau-père demandait « T’aimes ça salope » sans vraiment demander puisqu’elle ne répondait que par des cris qu’elle essayait d’étouffer dans un oreiller). A table, j’avais vécu un cauchemar puisqu’ils avaient servi de la viande de lapin pour me montrer qu’ils me recevaient bien et j’avais dû me forcer à en manger un petit peu, rien que d’y repenser, j’en frissonne d’horreur. Je ne sais plus pourquoi mais sa grand-mère m’avait touché les seins, ma poitrine naissante dont j’avais honte, elle avait fait une remarque sur le fait que je devenais une femme et avait touché mes seins en toute décontraction et j’avais eu l’impression d’un viol. Toute la table avait ri, même Mélissa. J’avais été profondément blessée et ce jour-là j’avais compris que si ma famille n’était pas riche, nous n’étions clairement pas du même milieu.

J’ai vécu la même chose quand j’ai rencontré mon premier amour, Pierre. Il était picard, comme Édouard Louis. Ses parents m’acceptaient tant bien que mal sous leur toît le week-end, dans leur grande maison humide et mal insonorisée qui tombait en ruine faute d’argent pour la rénover. Lorsque je rentrais à Paris le dimanche soir, je sentais le moisi, je ne comprenais pas comment cette odeur pouvait persister à ce point. Une fois le père m’avait demandé si je savais comment on appelait les habitants du Cap Vert et j’avais répondu « Bien sûr, les Cap-verdiens, pour quelle raison ? » et il m’avait soutenu pendant de longues minutes que, non, on les appelait les Cap-vernais, jusqu’à ce que le Monsieur qui présentait Thalassa (on dînait devant la télé, une première pour moi) dise « Les Cap-verdiens bla bla » et que le père fasse la gueule pendant les 48h restantes. Il s’était fait humilier par une femme devant sa propre femme, rien de pire n’aurait pu lui arriver. Lorsqu’il m’arrivait de faire pipi chez eux la nuit, j’étais toujours dégoûtée de constater qu’il y avait déjà du pipi au fond de la cuvette, du pipi jaune foncé presque orange que la personne avant moi avait oublié de faire disparaitre en tirant la chasse d’eau. En plus, ils avaient ce papier toilette rose foncé trop fin qui n’essuie rien et qui gratte. Un jour, Pierre m’a engueulée. Il ne fallait pas que je tire la chasse la nuit : l’eau, ça coûte cher. Je ne me suis jamais sentie aussi parisienne que pendant mes cinq ans de relation avec ce type. Qui a moins de trente ans était père de deux enfants : Hélios et Saskia (orthographe inconnue). Tout est dit.

On a reproché à Édouard Louis d’avoir du mépris pour sa classe sociale. Il est de bon ton d’être bourgeois et de cracher sur la bourgeoisie. Mais forcément quand on parle de pauvreté de manière crue, c’est interdit, ça fait mauvais genre. On doit les aimer les pauvres. C’est la moindre des choses !

Finalement ce qui créé l’ambition, c’est peut-être le manque d’amour dont parle Édouard Louis, dont parlent beaucoup d’écrivains, d’artistes, de créateurs. La première phrase (sublime) de son premier roman c’est « De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux ». Je ne serai jamais un grand écrivain, j’ai eu une enfance heureuse, des parents qui m’aiment, je n’ai jamais manqué de rien, on a toujours cru en moi (encore aujourd’hui alors que je suis devenue glandeuse professionnelle). Mon enfance est une succession de souvenirs heureux, des souvenirs si heureux que c’en est indécent, je le sais, je le vois dans le regard de mes amis qui disent tous « Non mais toi tes parents…t’as vraiment de la chance ! ». L’évènement le plus dramatique de mon enfance c’est ce jour où ma mère et mon père se sont disputés et où ma mère a décidé que nous irions dormir à l’hôtel en face de chez nous, moi et mon petit-frère. Elle a passé la soirée au téléphone avec ma grand-mère qui lui conseillait de sagement rentrer plutôt que de se croire dans une pièce de théâtre. Je crois que ma mère rêvait depuis longtemps de faire une crise, de claquer une porte, de se rebeller alors que mon père lui a toujours permis d’être libre. Le sujet de la dispute ? Ma mère voulait regarder le foot à la télé, mon père ne voulait rien regarder parce qu’il était fatigué. Pas romanesque…

Mais revenons à Édouard Louis et son second roman Histoire de la violence, dont les trois premières pages m’ont donné la nausée, j’étais au bord des larmes, le reste du roman est si puissant, cette histoire est singulière et en même temps tellement universelle, on prend un coup de poing dans la gueule mais un coup de poing qui fait du bien parce qu’il réveille, parce qu’on se pose mille questions, pourquoi la violence, faut-il ou non porter plainte, pourquoi la peur nous paralyse-t-elle, pourquoi ça nous arrive alors que ça n’arrive pas aux autres, toutes ces questions parfois (souvent) sans réponse.

Il y a Annie Ernaux, désormais il y a aussi Édouard Louis. J’ai déjà hâte de lire le roman qui parlera de son arrivée à Paris. Quand je pense que je ne sais plus quel abruti me disait il n’y a pas si longtemps « Mais arrête avec Paris, plus personne ne rêve de vivre à Paris en 2016 ! ». Plus personne, vraiment ?