Exister

Peut-être aurais-je dû trouver cela charmant ou attendrissant ou ce que vous voulez mais j’ai trouvé ça profondément prétentieux. Quand ma grand-mère paternelle m’a annoncé, je cite, qu’elle avait encore envie « d’exister ». Curieuse façon d’annoncer la couleur. Ma grand-mère paternelle a 86 ans et elle a encore envie d’exister. Et je me demande bien pourquoi. Comment. Comment est-ce-possible d’avoir 86 ans et de refuser encore l’idée de la mort. Je veux dire, sa vie se résume à faire des sudoku, à regarder des programmes télé débiles (ma grand-mère paternelle n’a jamais été une intellectuelle…), entre Plus Belle La Connerie et Drucker le dimanche (je ne sais même pas si ça existe encore mais vous voyez le genre…).

Ma grand-mère qui a toujours été dans l’ombre de mon grand-père peut enfin prendre sa revanche, il est mort, elle peut exister maintenant alors qu’elle a choisi (oui, on parle bien de choix) de fermer sa gueule pendant 50 ans. Tout à coup la voilà qui existe pour elle-même ? Mais pour quoi faire ? Je sais que je devrais avoir de l’empathie pour ma grand-mère. Je sais que si mon autre grand-mère, la seule, l’unique, ma grand-mère maternelle, était en vie, elle me dirait « Appelle ta grand-mère, c’est important ». Mais je n’ai pas envie de ça. Ma grand-mère paternelle représente tout ce que je refuse d’être. Une épouse avant tout, puis une mère de trois enfants (trois putain), une soumise, une qui la ferme, une qui n’a pas d’opinion, une qui s’écrase, une qui ne s’aime pas, une qui (je cite) « passe à la casserole » tous les soirs. Je crois que j’ai été traumatisée le jour où j’ai compris que ma grand-mère résumait sa vie sexuelle avec mon grand-père à ce « passer à la casserole » horrible qui sonnait comme si elle était obligée, comme si mon grand-père était un méchant alors que mon grand-père était tout sauf un méchant. Les expressions sont souvent moches mais quoi de plus moche que « passer à la casserole » ?

J’ai moins de la moitié de l’âge de ma grand-mère et parfois j’en ai déjà assez d’exister. J’ai déjà vécu cent vies, cent amours, cent souffrances, si je devais mourir demain j’aurais eu une belle vie sans trop de problèmes, une vie d’occidentale chanceuse, une vie de fille un peu névrosée parce que c’est le privilège des occidentales, le privilège des petites parisiennes, des petites connasses comme moi, je revendique ma connasserie, ce n’est pas une façon de me déprécier, je sais ce que je suis, merci, et je l’assume. Qui sont ces gens qui refusent de mourir ? Qui sont ces gens qui ont peur ? Peur de la fin de la vie, de la fin de l’existence terrestre. Se sentent-ils supérieurs ces gens-là ? Se sentent-ils indispensables à notre belle, sublime humanité ? Pourquoi moi je serais ravie de disparaitre demain ?

Depuis que je suis au chômage on me demande si j’ai retrouvé un emploi. Je sais que ce n’est pas politiquement correct mais j’ai envie de hurler que plus jamais je n’aurais un emploi salarié, plus jamais je ne serai l’employée de quiconque. C’est fini. Mon bonheur c’est justement de ne plus travailler, mon bonheur c’est d’être libre de faire ce que je veux de mon temps, de ma vie, à savoir surtout rien, parfois je regarde le plafond et je suis heureuse. Je pense aux gens que j’aime, à ceux qui sont là et ceux qui sont loin, ceux qui sont trop loin et qui me manquent, comme une douleur à laquelle on se fait par obligation parce que sinon on en crève, puis ceux qui sont morts, ceux qu’on ne revoit qu’en rêves et encore faut-il être assez chanceux pour faire des rêves, pas des cauchemars.

Je ne fais rien de concret, j’écris des choses parfois, je fais du shopping, je regarde la télé, j’observe mes chats jouer, manger, s’amuser, dormir, je cuisine, je lis, je ne vois personne, je n’en ai pas envie. Je m’épanouis dans le rien, dans le tout, ma vie n’est pas sociale mais ma vie n’a jamais été aussi riche qu’aujourd’hui. Je me fous du regard des autres, je suis plus que jamais égoïste, je fais ce qui me plaît à moi et à personne d’autre, parce qu’on ne vit qu’une fois, qu’une fois c’est peu et que je ne veux pas avoir de regrets, quand je serais vieille, moche et sans doute enfin ridée. Je profite. Je suis en vie. Peut-être que ma grand-mère n’existe que maintenant, à 86 ans, peut-être qu’elle a complètement foiré sa vie, peut-être qu’il n’est jamais trop tard ? Peut-être aussi que grâce à elle jamais je ne serais attachée à un homme, à des enfants, à un métier au point d’en oublier qui je suis. Peut-être que c’est grâce à ma grand-mère que je peux me permettre le luxe d’être libre. Je n’en sais rien. La question mérite d’être posée.

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14 réflexions sur “Exister

  1. Oh ben dis donc celui la il est trash Il y a beaucoup de choses qui me passent par la tête.,, Mais la première est: pourquoi n’aurait elle plus envie d’exister à 86ans? Même si elle a eu une vie pourrie, c’était peut être ça sa possibilité d’exister? Elle n’a peut être pas eu le choix que d’être si nulle (à tes yeux )? Pourquoi devrions nous accepter de mourir même à 86ans? Elle a peut être encore plus envie de vivre et d’être libre à cet âge là maintenant que son mari est mort? Peut être qu’elle l’aimait même si elle passait a la casserole au lieu de faire l’amour? Elle a peut être eu des amourettes secrètes inavouées qui l’ont faite vibrer ? Dans la vie émotionnelle d’une femme, aussi nulle a chier qu’elle soit, il se passe toujours des choses. La vie d’avant n’était pas la même et tu le sais bien. Elle n’avait pas le luxe d’aller en voyage aux quatre coins du monde manger des cheese cake et dire :je préfère être Végan. Ben non elle avait peut être pas le choix même dans sa vie de merde elle avait envie d’exister,,, Non?

    Emilie- portable

    • Pourquoi devrions-nous accepter de mourir à 86 ans ? Parce que nous ne sommes pas éternels et qu’il faut avoir le courage d’accepter que notre tour viendra, voilà pourquoi, à mon humble avis. Que ça fait aussi partie de la vie, de mourir.

      Je sens le point de vue féministe à mort, il est louable, je ne partage pas ton opinion parce qu’en l’occurrence il s’agit de ma grand-mère dont je parle, et que pour le coup, je la connais !

      Quant au reste sur voyager et manger vegan aux quatre coins du monde, très honnêtement je ne vois pas le rapport avec ce texte, j’y vois une certaine forme de condescendance. D’autant que tu ne sais absolument pas si ma grand-mère n’a pas voyagé aux quatre coins du monde, justement…

      Donc « non » en fait (mais j’ai développé parce que juste « non » c’était pas aimable)

  2. Ce qui est drôle, c’est que je me dis que je suis vivant un peu malgré moi, enfin, que je vis malgré moi, et que l’existence en tant que telle est un objet un peu étrange, devant lequel je reste aussi bien très curieux qu’un peu perplexe. Du coup j’ai tendance à vachement relativiser ma propre existence, en me disant que « ce n’est pas grave », en fait qu’il n’y a en soi pas grand chose de grave (que je ne me dis plus une fois la tête dans le guidon).

    J’aime bien voir la vie en tant que telle comme extérieure à moi, au moins en partie. Oui c’était le bon mot…Je trouve ça…Drôle 🙂

  3. Hum, j’ai lu ton article mais ça m’a quand même fait soulever pas mal de questions.

    Tu te demandes qui sont ces gens qui ont peur de mourir. Personnellement, quand on me parle de ces personnes, je ne pense pas aux gens comme ta grand-mère. je pense plus à ceux atteints de maladies graves, de cancers et qui s’accrochent dans l’espoir de guérir parce que la maladie leur a flingué une partie de leur existence et qu’ils veulent rattraper le temps perdu. Je pense à ces personnes qui frôlent la mort au quotidien (les flics, les pompiers) et qui ont une famille (les gosses surtout) qui dépend d’eux. Qu’en adviendrait-il si la personne en question venait à disparaître? Je ne crois pas que ces personnes s’accrochent à la vie ‘par prétention’ ou pour apporter quoi que ce soit à l’humanité (je ne pense d’ailleurs pas qu’il soit nécessaire d’être utile à l’humanité pour avoir le droit d’exister). Peut-être que toi tu n’as rien à perdre (enfin si tu considères que tes 3 chats et ton homme ne sont pas grand chose à perdre, mais ça m’étonnerait) ce qui explique que tu te moques de passer l’arme à gauche demain. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Je me posais, d’ailleurs, quelques questions (simple curiosité de ma part, je te rassure) : t’es-tu demandé ce qu’il adviendrait de tes chats si toi et ton cher et tendre veniez à disparaître du jour au lendemain? Ils seraient livrés à eux-mêmes, seront-ils assez débrouillards pour se nourrir? Qui s’en occupera après? Et si jamais un attentat survenait? Tu penses que tu n’aurais pas peur de mourir? Que tu ne t’accrocherais pas à la vie? Que tu ne penserais pas à tes chats, coincés dans votre appart et qui ne te verraient plus jamais rentrer? Il est vrai que je parle là d’une fin de vie brutale et non d’une mort de vieillesse mais tu parlais de ‘disparaître demain’.

    Quant à ta période de chômage, je comprends que t’aies envie de profiter de ton temps libre et de t’offrir quelques vacances. Ceci dit, tes économies ne sont pas éternelles. Et à moins que ton homme soit suffisamment riche pour vous entretenir tous financièrement, je ne vois pas trop comment tu vas subvenir à tes besoins (loyer, bouffe) sans retrouver du travail ? Après si tu ne veux pas être salariée, tu peux monter ta boîte, être auto-entrepreneuse. Tu seras pas soumise à un patron (ce sera toi la patronne)… mais tu seras quand même soumise à la pression de tes clients, tes partenaires… et au fisc :). En gros, pour l’instant, j’ai beau chercher, je ne vois vraiment pas comment tu peux devenir ‘libre’. La liberté finalement n’est qu’illusoire. Tu es libre d’aller où tu veux, mais dans ton enclos avec le reste du troupeau. Mais si tu as un autre modèle sociétal, je suis curieux et intéressé. A mon avis, là aussi il y a quelque chose à creuser.

    Mais peut-être que je vais trop loin dans mon questionnement, je ne sais pas.

    • Je ne parle justement pas des personnes malades etc ce n’est pas le propos Je parle de ma grand-mère et à son acharnement à vouloir exister, c’est tout.

      J’ai un mec et quatre chats, pas trois. Comme je suis une personne prévoyante, je sais déjà qui les accueillera si on meurt tous les deux dans un accident, un attentat ou que sais-je, ça me semble normal de penser à ce genre de logistique.

      Pour le reste, là aussi je trouve ça complètement hors de propos, je fais ce que je veux de ma vie, et mes finances me regardent (et vont très bien, merci).

      Je trouve triste que tu penses que la liberté est illusoire, peut-être que la tienne l’est, je ne sais pas…(si c’est le cas, cela ne me regarde pas).

      Tu vas beaucoup trop loin, effectivement. Oh et c’est sexiste de demander si « mon homme » est suffisamment riche, vraiment pas moderne pour le coup…(nous sommes en 2016 et même sans « mon homme » comme tu le dis, je m’en sors financièrement, merci bien).

      • Wow, merci pour ta réponse rapide, tu as battu des records :).

        Bon effectivement si tu ne fais état que de ta grand-mère je comprends mais comme ta question sur les personnes qui ont envie de vivre semblait généraliste, je voulais m’en assurer. Ça me rassure ^^.

        Pour la deuxième partie de mon commentaire je disais simplement que sans apport les économies s’épuisent à plus ou moins long terme. Et je voulais savoir si tu avais prévu cette éventualité. Je n’ai fait que poser une question en soulevant toutes les hypothèses en tête : salaire/travail, héritage ou un(e) conjoint(e) qui tient les cordons de la bourse. Car oui, on a beau être en 2016 comme tu dis, ça n’empêche pas que ce dernier cas existe toujours, tu ne peux le nier. Ce n’est pas sexiste de le constater. C’est le cautionner qui l’est.

        Personnellement je trouve inquiétant et utopique de penser que l’on est totalement libre. D’accord on est libre de dire ce que l’on veut, de voyager, mais ta liberté aura toujours des limites. Par exemple tu seras toujours soumise à la loi. C’est en ça que je dis que la liberté n’est qu’illusoire. En fait d’illusoire, j’aurais peut-être dû dire limitée, ça aurait été moins confus.

      • (Désolé je réponds ici, il n’y avait pas de bouton réponse sur ton dernier com).
        Haha, non je te rassure je ne fais pas dans la compta’ (les chiffres ne m’attirent pas plus que ça), je suis simplement curieux de nature :). Disons que c’est toujours bon de profiter de l’expérience des autres.

  4. Si j’en crois à ce que tu dis, ta grand-mère veut justement plus « vivre » enfin qu’exister auprès de qqn d’autre. Après, aucun jugement derrière cela, je ne suis ni dans sa tête ni dans son corps. Mais quand on a peur de la mort, c’est en général que l’on a l’impression d’avoir « raté » qqchose dans sa vie, ou de ne pas avoir accompli ce que l’on pensait nécessaire… C’est comme ça que je le ressens en tout cas. Je me trompe peut-être !

    • Je pense qu’elle réalise aujourd’hui seulement qu’elle a été trop soumise, qu’elle ne s’est pas battue pour ce qu’elle voulait faire, c’est sans doute l’un de ses regrets. Elle a du caractère mais elle a été élevée dans une famille où les femmes doivent se taire (comme beaucoup de femmes de cette génération).

      C’est sans doute pour ça qu’elle s’accroche à la vie, dans l’espoir de rattraper le temps perdu, ce qu’elle essaie de faire avec moi, c’est juste que parfois il est trop tard. Malheureusement.

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