Chère Betty…

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Chère Betty,

Je n’ai pas pensé à toi pendant des années. On ne peut pas dire que nous fûmes les meilleures amies, loin de là. Pourtant le premier jour de classe, alors que je débarquais d’un autre arrondissement, c’est toi qui m’as sourie, avec tes cheveux gaufrés comme c’était, parait-il, à la mode à l’époque. Il ne restait plus qu’une place au premier rang, j’étais arrivée en retard, et je me retrouvais à côté de cette fille au physique ingrat qui me souriait de ses dents de lapin.

J’ai repensé à toi il y a quelques semaines parce qu’une citation de la belle Sophia Loren court sur les réseaux sociaux, en substance elle dit « Rien ne rend une femme plus belle que lorsqu’elle se croit belle ». A chaque fois que je vois cette citation, je m’interroge. Ne serait-ce pas un peu trop facile de se croire belle pour le devenir ? Qu’est-ce-que la beauté ? Tu te croyais belle, Betty. Peut-être que le fait d’avoir les mêmes initiales que Brigitte Bardot te rendait sûre de toi ? Lorsque je te regardais, j’avais de la peine pour toi, pauvre petite fille dont la mère était sous cachets, mère dont le suicide était attendu, petite fille triste mais obstinée, ambitieuse, déterminée à « réussir ». Malgré les cheveux blond filasse déjà décolorés au « blond vacances », les yeux globuleux, yeux clairs sans aucune lumière, des yeux de bovin à la Loana avant l’heure, et ces cils tout droits sans aucune courbe, je n’avais jamais vu ça avant toi. Ce gros nez comme une patate posée au milieu du visage, les grosses narines toutes rondes, cette peau déjà couperosée qui ruisselait de sueur au premier rayon de soleil, cette toute petite bouche longue dont la lèvre inférieure était plus épaisse, les joues inexistantes, un visage ovale sans charme. Et un corps qui ne serait jamais jeune et tonique, déjà à 14 ans tu n’étais plus fraîche, tu ne le serais jamais. J’aurais préféré mourir que de te ressembler.

Pourtant c’est toi qui es sortie avec celui que je convoitais. Parce que tu croyais en toi encore plus qu’en ta beauté. Parce que toi tu n’étais pas timide. Parce que toi quand tu voulais quelque chose, tu l’obtenais. Comme si c’était une question de vie ou de mort, comme si tu n’avais pas le choix et peu importe les quolibets, les affronts, les moqueries des camarades de classe. Tu as obtenu absolument tout ce que tu voulais : un beau mariage avec un beau mari, des enfants réussis, une carrière de magistrate brillante où tu peux enfin exercer ton autorité, te venger de ceux qui ne voyaient rien d’autre en toi que cette laideur.

Aujourd’hui quand je lis la citation de Sophia Loren, je me dis que c’est peut-être vrai, il faut se croire belle pour être belle, parce que personne ne t’a jamais dit que tu étais belle, au contraire, tout le monde te disait que tu étais moche, et tu continuais à te foutre royalement de ce que tu entendais et tu poursuivais ton chemin comme une locomotive à grande vitesse. J’étais fascinée par ton attitude. Et je peux te le confesser maintenant : tu avais raison, j’étais jalouse de toi. Je n’aurais jamais le quart de l’assurance que tu avais, même des années après, même en étant une adulte. Je ne me trouverais sans doute jamais assez belle, quand bien même une armée me prouverait le contraire. Je serais toujours intraitable avec moi-même encore plus qu’avec autrui. Toi, tu avais compris que lorsqu’on se trouve belle, on n’a plus besoin des autres, la confiance en soi que cela apporte permet d’avancer comme tu l’as fait, sans regarder derrière, en faisant tabula rasa du passé. Et pour cela, chère Betty, sache que je t’admire.

 

[Ce billet est le troisième que je rédige dans le cadre de L’Atelier des Jolies plumes, un atelier d’écriture entre blogueurs et blogueuses amoureux des mots. Le thème change chaque mois, pour le mois de juin il fallait écrire une lettre.

Intéressés ? Envoyez un petit mot à latelierdesjoliesplumes@gmail.com ou @lesjoliesplumes sur Twitter]

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7 réflexions sur “Chère Betty…

  1. La ténacité paye toujours et la beauté est éphémère.
    La beauté est aussi dans les yeux de celui qui regarde.
    Ta lettre est magnifique. Belle inspiration.

  2. Elle a sûrement raison Sophia. Lorsque je vois des filles, des femmes moches et qu’elles ont fondé une famille, ça me donne à réfléchir. Il y a peu, j’ai dû cotoyer une fille laide, et si mal habillée! Contrairement aux autres je suis allée vers elle et j’ai découvert une fille intelligente, avec les pieds sur terre. Tiens à 28 ans elle commençait à fonder sa famille. Avec la beauté on spécule mais comme à la bourse, on peut vite de ruiner. Ton texte est top. Comme toujours.

  3. Très joli billet. Et une bonne leçon de vie aussi, on dirait :).

    Tu te demandes ce qu’est la beauté ? Ben j’ai l’impression que c’est un concept variant selon les personnes. Certains trouveront une fille ou un mec canon quand d’autres la ou le trouveront moche. Et ça, c’est du vécu. Je vois certain collègue baver sur des jeunes femmes que je ne trouvais pas spécialement attirantes. Comme quoi… 😉

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