Le sandwich au poulet (paix à son âme)

Je sortais du bureau pour prendre ma pause déjeuner quand soudain une femme qui semblait sortir de nulle part m’implora de lui donner de quoi s’acheter « une demi-baguette ». Je n’ai jamais de monnaie, c’est un fait, mais elle me lança « Il y a un distributeur de billets, là » en dirigeant son doigt vers l’autre côté de la rue. J’ai pensé immédiatement « Non mais quel culot, elle croit quoi ? Que je vais sortir 20 € et les lui filer ? ». Elle a du sentir que je n’étais pas convaincue et ajouta « J’ai si honte mais j’ai faim » , ses yeux globuleux rivés vers le sol. J’ai dit que j’étais désolée et passais mon chemin….Puis un éclair de conscience me rattrapa « Merde, cette femme a faim et je vais sincèrement lui tourner le dos en allant au resto ? Je ne peux pas faire ça, c’est inhumain ! ». Je suis retournée sur mes pas et lui ai dit « Si vous avez faim, je peux vous acheter de quoi manger » mais elle ne semblait pas m’écouter. Elle dit, sans me regarder dans les yeux « Je vais aller à Barbès, là-bas c’est moins cher parce qu’il faut que je fasse des courses pour les enfants, il ne me reste que 5 €, mon mari m’a quittée pour une jeune femme, je n’ai que 5 € ». Je ne savais pas du tout où se situait la vérité,  j’ai à nouveau proposé de lui acheter de quoi se nourrir parce qu’elle n’avait pas l’air dans son état normal, elle semblait au fond du gouffre. J’ai répété « Si vous avez faim, je vais vous acheter de quoi manger et je reviens, d’accord ? ». Elle fit « oui » de la tête.

Pauvre gosse...

Pauvre gosse…

Dans les allées du supermarché, j’étais en pleine réflexion « Il faut que j’achète des biscuits ou des bonbons pour ses enfants, ça pourrait leur faire plaisir » puis  « Ça se trouve elle ne sera plus là à mon retour, autant acheter des choses que moi je mangerais si ça devait me rester sur les bras ? » (J’ai conscience du caractère abjectement égoïste de cette réflexion). Au rayon sandwich, j’étais à la fois dégoûtée (il n’y a rien de pire qu’un sandwich industriel) et perdue devant l’offre. Jambon-emmental ? Et si elle était musulmane ? Crevettes-mayonnaise ? Impossible si elle est juive. Un wrap légumes-chèvre ? Et si elle n’aimait pas le chèvre ? C’est fort en goût le chèvre, tout le monde n’aime pas. Et si elle était végétalienne ? Non, non, poulet, c’est bien, tout le monde aime le poulet. J’étais à la caisse, me sentant un peu coupable d’acheter un sandwich au poulet alors que c’est contre mes convictions. J’envisageai sérieusement de retirer 20 € et de lui en donner 10 à mon retour. Avec ses désormais 15 € elle pourrait faire de bonnes courses à Barbès pour ses enfants, pensais-je naïvement.

Lorsque je suis arrivée devant l’immeuble, la femme n’était plus là comme je le craignais. Je regardai alentour : personne. Je contournais la rue et me dirigeai vers le SDF du coin ; je le vois tous les jours, qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il neige, il est là, fidèle au poste avec sa barbe de mille jours et ses yeux menthe-à-l’ eau. Il me lança fièrement « Elle voulait du cash ! », sourire narquois à l’appui. Je lui offris le sandwich qu’il accepta avec un haussement d’épaule qui voulait bien dire que lui aussi il s’en foutait pas mal de mon « sandwich au poulet » bourré aux antibiotiques composé quasi exclusivement de graisse. La femme était probablement une droguée, à en juger par son regard que j’ai cru désespéré alors que c’était le regard du manque. Faire des courses à Barbès ? A part Tati et des dealers, il y a quoi à Barbès ? Peut-être avait-elle vraiment des enfants quelque part en train de crever la dalle. Peut-être n’était-elle pas patiente…Peut-être, peut-être, peut-être.

Ce que je sais, c’est qu’elle n’avait pas faim. Le cash a plus de saveur que la nourriture.

money_plate

 

Publicités

8 réflexions sur “Le sandwich au poulet (paix à son âme)

  1. Comment dire je veux du cash pour acheter ma dope? Une histoire bien triste, malheureusement on en rencontre beaucoup des âmes à la dérive. Je suis littéralement down lorsque je rencontre un femme en mauvais état, alors que je le suis moins pour un homme. Je prends souvent du temps pour leur parler un peu (homme ou femme) même si les passants me regardent un peu de travers parce que je parle à des gens qui ne me ressemblent pas. Je crois que c’est parce qu’un jour j’ai pleuré à chaude larme place Dauphine (rupture) et que personne n’est venu me consoler.

    • Il m’est déjà arrivé d’acheter une bière à un sdf qui me la réclamait plutôt qu’un sandwich. Il est évident que l’idée de donner du fric pour du crack est moins sympa que s’il s’agit de nourrir des enfants…

      Je vois très souvent, je dirais au moins deux fois par mois, des gens pleurer dans la rue, souvent des femmes, c’est vrai. Mais j’aurais l’impression d’être intrusive si j’allais les voir. J’ai pleuré une fois dans le métro et j’aurais détesté qu’on vienne me voir pour me plaindre, c’est sans doute pour ça.

      • On a séché plusieurs fois mes larmes dans la rue. Une fois même, une dame m’a serrée dans les bras et m’a dit « pleure tout ce que t’as », ça ne s’est pas fait prier. Parfois, ça permet de philosopher sur l’amour, sur un banc avec un inconnu. D’autre fois, ce n’est qu’un subterfuge pour ramener une fille en détresse à la maison. Il faut toujours faire attention.

        Je me souviens d’un gars (un sdf, je pense) qui m’avait interpellée dans la rue, « t’aurais pas une petite pièce? j’ai faim ». Je sortais des courses, j’avais deux sacs de provisions à bout de bras. Je lui ai répondu « tu as faim, vraiment? », il a hoché de la tête. J’ai cherché dans mes sacs de quoi partager, mais je n’avais pas grand chose qui ne se cuisinait pas. Alors, un peu désolée, je lui ai tendu un chocolat liégeois, sans cuillère. Il a eu l’air tellement heureux. Il m’a rassurée « ne t’inquiète pas, j’y vais avec les doigts et puis, je ne vais pas m’en plaindre! », moi qui pensais lui faire un cadeau semi empoisonné… Il m’a remerciée plein de fois comme si c’était vraiment important et après ça, quand je passais dans sa rue, il s’inclinait pour me saluer, avec un sourire. Je me rends compte que j’en ai un paquet, des histoires comme ça. La plus mélancolique, c’est celle de ce sdf sur le chemin de la fac, qui était là tous les jours, au même endroit, à dire bonjour aux gens, et que peu regardaient. A la période de Noël, il économisait un peu de l’argent qu’on lui donnait et il achetait des petits présents qu’il tenait contre lui, dans une boite, pour offrir aux passants en période de fêtes. Cette année là, c’étaient des briquets avec des motifs de père noël, je crois. Il souhaitait les offrir aux gens, mais personne ne les prenait jamais, de peur qu’on leur demande de l’argent en retour. Plutôt amer, comme constat. Mais le discernement est complexe, et on ne peut le reprocher à personne…

  2. Aie aie aie, c’est rude 😦
    J’ai toujours une hésitation aussi, enfin j’avais parce que j’avoue que dans ma province, ya pas de SDF en fait.
    Quand j’étais à Paris, je m’arrangeais pour toujours avoir sur moi des barres céréales (bonnes, bio et tout) pour pouvoir donner ça à quelqu’un qui demandait de l’argent « pour manger ». Et si je voyais que son regard fuyait et qu’il voulait vraiment du cash, je lui disais que fallait pas pousser car oui, ça m’agaçait. QUAND MEME!

  3. ca me rappelle une fois où j’avais proposé mon yahourt et un biscuit a un gars qui quémandait. L’en a pas voulu …

    Mais a coté de ca, j’ai aussi offert une baguette de pain a une dame assise au sol, et elle en a été très contente !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s