Comment j’ai failli être publiée

Tout est dans la nuance. « Failli ». L’échec, penserez-vous. Ce fut pourtant une chance pour moi. Parce que si j’avais été publiée, je n’aurais eu que des emmerdes…

Lorsque j’avais 23 ans, j’ai vécu une histoire à la fois simple et extrêmement compliquée avec un écrivain connu. Cette histoire était à l’époque « l’histoire de ma vie », tant de par sa singularité que par son intensité. Il était beaucoup plus vieux que moi, beaucoup plus cynique, virulent et résigné. A côté de lui j’avais l’air d’avoir 16 ans parce que je faisais vraiment jeune dans tous les sens du terme, physiquement d’abord mais surtout parce que j’étais ingénue et un peu rebelle. Cet écrivain, malgré tout ses défauts, est de loin la personne la plus brillante que j’aie rencontrée. J’ai beaucoup appris à ses côtés. Il me fascinait parce qu’il connaissait absolument tout. Il s’intéressait à tout. Je crois qu’il ne supportait pas l’idée de ne pas être incollable sur tous les sujets. Il était jaloux de ceux qui avaient plus de connaissances que lui, de ceux qui avaient plus de succès avec les femmes, il était jaloux et ça ne me plaisait pas du tout, ce trait de caractère. Mais c’était un vrai intellectuel, un cérébral, quelqu’un qui aime réfléchir et qui sait le faire surtout. C’est avec lui que j’ai compris qu’il fallait impérativement que je puisse un jour rencontrer un homme avec qui je pourrais être physiquement sans être collés toute la journée. Nous étions parfois dans la même pièce mais chacun vaquait à ses occupations, il écrivait dans son coin pendant que moi je lisais. Être ensemble mais se foutre la paix. Le bonheur. Cette histoire s’est terminée à cause d’un chien, je ne rentrerais pas dans les détails mais la fin de cette histoire correspond à la relation elle-même : absurde, du début à la fin.

Quand j’étais avec lui, j’écrivais tout le temps sur notre relation. Pour essayer d’en garder quelque chose, pour rester ancrée dans la réalité. Il m’a fait autant de bien que de mal, à vouloir le comprendre, j’ai perdu quelques plumes. Quand ça s’est terminé j’ai relu mes notes et j’ai voulu en faire un roman que j’ai écrit en 3 mois en y passant toutes les nuits (chômage, mon amour…). Je précise que jamais je ne citais le nom de l’écrivain pour ne pas avoir d’emmerdes. Mais n’importe quel fan de l’écrivain l’aurait reconnu. Des années plus tard, j’ai envoyé ce manuscrit à 6 éditeurs parisiens. L’un d’entre eux m’a rappelée 2 mois plus tard alors que je n’osais plus y croire. Au téléphone, j’ai eu droit à des éloges et la sentence, implacable : le comité de lecture n’étant pas unanime, je ne serais pas publiée. Sauf si je consentais à ajouter des scènes de sexe. Dans la seule « scène de sexe » que j’avais écrite, l’écrivain s’endormait la tête entre les cuisses de l’héroïne pour y ronfler sans qu’elle n’ose bouger pour le déranger. Ce qui m’amusait c’était de tourner le sexe en dérision, de mettre l’accent sur la relation intellectuelle, les rapports de force entre les deux amants. Je ne sais pas écrire des scènes de sexe, c’est un art difficile, c’est souvent raté, ridicule et peu excitant. Je voulais rire et faire rire le lecteur, pas du tout l’exciter.

Malgré tout, celui qui m’appelait me proposait de me rencontrer à son bureau pour parler de tout ça. Arrivée là-bas, je suis vite soulagée, il est évident que ce type ne me drague pas puisqu’il est gay. Je le sens, je le sais, tout va bien, je peux faire confiance à mon radar. On s’est vus quelques fois, je lui donnais mes nouvelles à corriger, on parlait de nos vies, on s’envoyait aussi des mails, tout ça était fort sympathique et sans danger, pensais-je naïvement. Jusqu’à ce qu’il fasse des sous-entendus assez explicites. A l’époque je n’avais pas vraiment de pied-à-terre, je voguais entre chez mes parents et chez les amis. Un jour il me propose de passer le week-end chez lui je ne sais plus où très loin en banlieue, je me moque gentiment (ou pas, je ne sais plus) de sa proposition parce que je suis une connasse qui ne prend certainement pas le RER pour aller au bout du monde. Frustré de constater que sa proposition ne me fait aucun effet, il commence à m’accuser de l’avoir draguée dès le départ, ce qui est pur mensonge. J’avais été cordiale voire amicale, jamais plus. Puis, agacée par ses accusations et son manque de fair-play (il avait perdu, il ne me mettrait jamais dans son lit à Trou-du-cul-sur-Yvette), je finis par lui dire clairement que je ne voyais pas pourquoi j’aurais dragué un homosexuel, que cela n’aurait eu aucun intérêt. Que même s’il avait été hétéro, il était à des années lumières de ce qui pouvait me plaire chez un homme : sa petite voix sans caractère, ses mains gigantesques, ses cheveux clairsemés, son air satisfait de sa personne, son…

Pour se venger il a cru bon me casser en me disant que telle de mes nouvelles était écrite comme dans les années 30. Probablement le plus grand compliment reçu à ce jour, j’adore les années 30. Il n’a cessé de justifier son hétérosexualité dans plusieurs mails pour finir par s’essouffler devant mon silence glacial.  Parfois je repense à lui dont j’ai oublié le prénom et je me demande s’il a enfin fait son coming out. C’est tout le mal que je lui souhaite.

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10 réflexions sur “Comment j’ai failli être publiée

  1. Haha, j’adore cette fin d’article complètement décalée qui finit en simili de queue de poisson! (oui, simili, je viens de manger dans un resto végétarien….)
    Le fait de l’évoquer comme ça, brièvement, donne cent fois plus envie de tenir ton bouquin entre mes mains. Maintenant que tu m’as mis l’eau à la bouche…

    • Hihi c’est exactement ça : en queue de poisson ! Et lui le bec dans l’eau 🙂 Ce bouquin ne sortira jamais mais j’ai un sujet de livre qui trotte dans ma tête depuis des années, j’espère avoir le courage (il en faut) pour le transformer en objet publiable….à suivre ! (Sinon j’ai adoré tes derniers billets, tu écris si bien, c’est si joli et poétique, tout ce que je ne sais pas faire).

      • Oh, c’est un gros compliment!
        Je ne crois pas qu’on soit tous faits pour écrire les mêmes choses, de la même manière, sur les mêmes sujets, et c’est sûrement ce qui fait nos forces mutuelles. Mais merci beaucoup. De quels billets parles-tu, par curiosité? Mes comptes-rendus oniriques? Mon histoire avec l’argentin? Tu vois, pour moi, c’est le genre de textes qui ne parle pas à beaucoup de personnes et par exemple, c’est ce que j’admire chez toi. Avec des mots sans prétention déplacée, réussir à toucher un large éventail de cœurs…
        …à suivre, oui! Préviens-nous des avancées!

      • L’histoire avec l’argentin oui, j’ai beaucoup aimé ta façon de l’écrire, j’avais l’impression de voir un film, c’était bien 🙂 Je pense que ça parle à beaucoup de gens au contraire ! A tous ceux qui n’ont pas encore trouvé l’amour, qui se posent des questions, qui ne comprennent pas toujours l’autre. C’est difficile de parler d’amour….je n’y arrive pas mais je le vis, c’est le plus important 🙂

        Quant au futur manuscrit, je n’ai pas commencé, j’ai juste eu une idée qui me semble excellente mais encore faudrait-il prendre le temps d’écrire…

      • L’amour, plutôt que de l’écrire, c’est quand même mieux de le vivre…. 🙂 Ça me rend davantage curieuse sur ta façon d’appréhender le couple et les sentiments. C’est vrai que tu l’évoques souvent de loin. Mais toi qui as trouvé un terrain d’entente et d’équilibre, tu aurais peut-être des expériences à partager, des conseils à nous donner, nous, pauvres pécheresses! XD
        Quoi qu’il en soit, tes gentils mots me motivent à m’atteler à la suite de l’histoire. Je ne voulais rien oublier mais bon….ça commence à faire presque un mois que je tente de rassembler les souvenirs…

        Viens on forme un collectif de supers idées de bouquins qu’on a jamais le temps d’écrire!

  2. Ton post est déjà construit comme une nouvelle, il est publié… donc tu as commencé à trouver la solution? Et le « reste » vaut surement la lecture je pense.:-)

  3. J’adore te lire! vite un roman, j’achète! j’ai presque vécu une histoire similaire, dans les grandes lignes. Mais pas un écrivain, un homme politique avec aussi une grande différence d’âge. Pas jaloux mais radin comme je n’en ai jamais connu, ce qui compliquait la relation. L’un de mes anciens profs, un vieux moche, voulait que je publie un roman. Pendant 3 mois j’ai transpiré sur la plage blanche et puis le vieux prof m’a demandé de venir avec lui en cure à la Bourboule:) je n’ai pas voulu. Bref ça s’est terminé en queue de poisson et le manuscrit fort mal écrit est descendu à la cave. L’homme politique vient d’arriver dans sa maison située au bout de la plage, donc je vais bronzer sur la plage d’à coté. Cet homme là, je n’arrive pas à l’oublier. En même temps il m’avait dit  » je t’ai marqué au fer rouge »

    • Je ne publierai jamais ce truc, ça n’a aucun intérêt pour moi. Ça a été ma thérapie pour avancer suite à cette histoire qui m’a pas mal bousillée (parce que je le voulais bien, lui n’y était pour rien). J’ai l’impression que la rumeur qui dit que les hommes politiques sont radins et les écrivains dépressifs se confirme 😀 Quelle prétention de dire à quelqu’un « Je t’ai marqué au fer rouge », j’aurais profondément détesté que quiconque me dise ça. Pour ma part j’ai le sentiment que cette histoire s’est passée dans une autre vie, comme ci c’était il y a des années lumières. Je lui souhaite juste d’aller bien, c’est tout.

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