Comment je me suis ratée

Je ne me souviens jamais des dates, je ne serai pas cette grand-mère capable de refaire le parcours de sa vie à travers des jours, des mois et des années. Je suis capable de me souvenir d’événements qui m’ont touchée indirectement comme la chute du mur de Berlin en 1989 ou le 11 septembre 2001. Pour le reste, je sais que j’ai pris l’avion la première fois à 4 ans, c’est à peu près tout. J’ai parfois du mal à me souvenir de ma date de naissance et de mon âge, il ne faut pas trop m’en demander.

En 2005 (il a fallu que je cherche la date), j’ai fait une tentative de suicide. J’ai nié pendant des années. Je disais « Non, non, je voulais juste disparaître quelques temps ». C’est pourtant vrai : je voulais juste disparaître quelques temps mais… l’idée de ne jamais réapparaître ne me dérangeait pas. Je veux parler de ça depuis longtemps mais je n’ose pas.  Ce soir, ce qui m’a décidée, c’est le spectacle de Davy Mourier qui s’appelle « Petite dépression entre amis ». C’est un spectacle extrêmement drôle qui mêle la psychanalyse aux souvenirs d’enfance/adolescence et aux histoires de cul, il aime bien les histoires de cul au sens large, Davy Mourier. Je crois qu’on peut dire qu’il a sauvée ma semaine qui fut une véritable semaine de merde (je parle du travail, là). Avoir l’occasion de parler avec lui à la fin du spectacle fut un réel plaisir. C’est vraiment le genre de mec dont tu aimerais qu’il devienne ton pote en deux secondes. Il ressort une certaine authenticité de ce mec, loin du parisianisme my ass. C’est peut-être justement parce qu’il est Ardéchois et non Parisien ? Je ne sais pas, toujours est-il que derrière l’humour se cache une belle personne qui se pose beaucoup de questions, un peu comme un enfant, avec cette candeur là.

C’était un soir de 2005, entre septembre et novembre, je dirais. Je vivais à Toulouse et j’étais au chômage (c’est très courant, le chômage, à Toulouse) (quelle idée de vivre à Toulouse quand on est Parisienne, aussi…). J’avais un amoureux qui ne m’aimait pas. Non seulement je n’étais pas dans ses priorités mais en plus il ne semblait pas très intéressée par mon corps ni ma personne en entier en fait, résultat je m’empiffrais de pains au chocolat industriels (merci Pasquier) pour compenser le manque d’amour. Je buvais pas mal aussi. Pour oublier. Comme les clochards. Sauf que j’avais un toit sur la tête, et plutôt sympathique, de surcroît. Ce soir-là, j’ai pris des anxiolytiques et des somnifères et j’ai bu je ne sais plus quel alcool en quantité déraisonnable, probablement de la Zubrowka avec de l’herbe de bison dedans. Je me suis réveillée le lendemain à l’hôpital de Purpan dans un couloir avec des fous et des ensanglantés autour de moi, le cul à l’air, mon sac en toile « I heart NY » à côté de moi. Avec une haleine de cheval. Une fatigue intense et inédite. Je ne comprenais pas comment j’étais arrivée là ni pourquoi les infirmières refusaient que je me casse. Je me suis jetée sur les deux biscottes et le mini pot de confiture et j’ai demandé à prendre une douche. Sous la douche, je voyais que l’eau coulait le long de mon corps mais je ne la sentais pas, mon corps était comme anesthésié. Sensation étrange. Je me touchais mais je ne sentais pas ma peau sous mes doigts. Je n’existais plus. Etais-je morte, finalement ? Le psy a demandé à me voir. J’ai réussi à le convaincre de me laisser sortir par je ne sais quel miracle. Par la suite j’ai vu une psy, le Dr Nakache, qui m’a beaucoup aidée.En quelques séances seulement j’ai compris ce que dit Davy Mourier dans son spectacle : le syndrome de Stockholm. Peu importe ce que font ceux qu’on aime, on leur pardonne tout, même s’ils sont toxiques pour nous. Comme le disait si bien le Dr Nakache « Trop d’amour fait le même effet que l’absence d’amour ». Mes parents m’aimaient trop et je ne savais pas comment devenir adulte. Quelle blague, finalement je me retrouvais avec les mêmes symptômes que des personnes ayant manqué d’amour toute leur vie.

Aujourd’hui, presque 10 ans plus tard, je ne me souviens pas de celle que j’étais avant, la défaitiste, celle qui voyait tout en noir. Je lui foutrais des baffes, à cette conne qui a voulu se foutre en l’air. Pour un mec à la con, par peur de changer de vie, par peur tout court. Qui préférait prendre le risque de mourir que de faire quelque chose pour se sortir de la situation dans laquelle elle était. Presque 10 ans après, je ne suis plus la même. Je crois en moi, en la vie, en l’amour. Oui, je sais, ça peut paraître complètement con. Mais je me suis ratée et je suis heureuse d’être là. D’avoir pris une douche sans sentir l’eau couler le long de mon corps. D’avoir survécu à cet appel au secours. D’être devenue une adulte. Heureuse. Malgré les semaines de merde qui arrivent, parfois.

 

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11 réflexions sur “Comment je me suis ratée

  1. J’ai lu avec attention tes mots, qui m’ont fait pensé à mes propres démons passés, une certaine époque, un certain temps. J’aime tant ton dernier paragraphe…Quand je me parle d’une forme de renaissance. « Croire en moi, en la vie, en l’amour », pour en dire un peu, c’est ce qui m’a un jour sauvé, ce raccrochement in extremis, de dernière minute, dans un élan ultime de vie, quelque part de la « dernière chance ». Et je me dis – pardonne moi de t’y inclure le cas échéant – qu’à bien regarder…On a tellement de choses de croire en ces choses là…

    • Tu parles de renaissance, je parlerais plutôt de « réveil ». Je crois que j’ai toujours aimé la vie au fond, mais je ne savais pas comment être dedans. On a beaucoup de chance oui. Y’en a qui ne se réveillent jamais et qui passent à côté de leur vie. Dommage, on n’en a qu’une, on ne peut pas appuyer sur « reset ».

      • Je crois cernr la différence que tu mets entre « renaissance » et « réveil », je pense que c’est effectivement plus juste. S’il n’y avait pas cette étincelle a priori il serait impossible de suivre cette forme de « lumière » dans les ombres. Et ouais je suis d’accord, si à titre personnel j’ai bifurqué juste avant de tenter quoi que ce soit…Je crois que je ne me remercierai jamais assez pour ce..;réveil.

  2. Personnellement j’avoue que le sujet suicide est depuis longtemps sensible, car certaines ne se ratent pas :/ La deuxième chance, l’occasion de se réveiller, de changer, on en prend peut être conscience à ce moment là.
    Alors quelque part, cela doit faire étrange de regarder 10 ans en arrière, quand tout aurait pu s’arrêter « bêtement ».

  3. Je suis contente que tu te sois ratée, tu as l’air d’aller si bien maintenant.
    J’étais une parisienne, je suis installée sur Toulouse depuis 2007 (et j’aime cette ville xD). J’aime beaucoup te lire même si je ne commente pas tout le temps.
    J’aime bien Davy Mourier aussi (no-life oblige!).
    Bon tu vois mon commentaire ne sert à rien mais j’avais envie de dire tout ça.

  4. J’ai fait une tentative de suicide en 2003 (pour le coup, je me souviens parfaitement de la date)…mais je ne voulais pas mourir, je voulais juste attirer l’attention sur moi. Je me foutrais bien un baffe. L’imbécile que j’étais voulait juste exister. Je n’ai jamais parlé de cet épisode de ma vie, je suis « contente » de tomber sur un billet comme celui-ci…très bien rédigé d’ailleurs.

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