Chez ma tante

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Dans ma famille bohème (et non bourgeoise), on ne se lègue pas de biens matériels mais beaucoup d’amour. Si l’amour est à la base de tout, on ne vit pas encore d’amour et d’eau fraîche (enfin, si, mais à long terme, ça devient compliqué je crois). Notre seule richesse ce sont nos bijoux de famille. Je ne parle pas de testicules, non, non, je parle bien de bijoux. En or, pour être plus précise. J’ai la chance de posséder la bague de fiançailles de ma grand-mère, une merveille des années folles, un mélange d’or blanc, rose et jaune surmonté d’un joli diamant. Lorsqu’elle a décidé de me la donner, ce symbole de l’amour fou qu’elle a vécu avec mon grand-père parti trop tôt, les jalousies ont commencé de toutes parts. Comme dans toutes les familles, il y a dans la mienne des personnes fort peu bienveillantes avec lesquelles j’ai tout simplement coupé les ponts. Cette bague, elle a choisi de me la donner et je la porte tous les jours comme un hommage à celle que j’aie aimé très fort, à cette femme courageuse qui a vécu comme une battante, cette femme qui était la seule que je craignais parce qu’elle était très aimante mais aussi non pas autoritaire mais ferme sur ses intentions. A travers les bijoux, je vois l’histoire des femmes de ma famille, leur élégance, leur féminité et ces hommes qui les ont aimées parfois jusqu’à la folie, souvent jusqu’à ce que la mort les sépare.

Quand j’étais petite, avec ma mère, on allait déjà « chez ma tante ». Et avant ça, c’est ma grand-mère qui y allait, toujours au même endroit, au 55 de la rue des Francs-Bourgeois. Une institution ! Je parle du Crédit Municipal de Paris, anciennement appelé Le Mont-de-Piété, qui pratique le « prêt-sur-gage ». Mais ceux qui savent utilisent l’expression « chez ma tante »…On dépose en gage des bijoux, mais aussi des meubles, des œuvres d’art, des grands crus ou plus récemment des robes haute-couture ou des vélos, et en échange on aura quelques deniers qui permettront de payer les factures qui s’accumulent. C’est la valeur estimée de l’objet sur le marché des enchères publiques qui détermine le montant du prêt, c’est donc variable mais il est rare que le crédit soit refusé lorsqu’on dépose des bijoux en or (sauf s’ils sont cassés). C’est une forme de crédit originale et très intéressante puisqu’on ne paie qu’environ 10% de la somme prêtée chaque année à date anniversaire pour reconduire le contrat. Et si l’on souhaite récupérer ses biens, c’est simple, on peut le faire à tout moment, il suffit de s’acquitter de la dette initiale plus les intérêts (calculés au prorata du nombre de mois).

Se rendre « chez ma tante » est une expérience à vivre au moins une fois dans sa vie. Il faut s’y préparer, tout d’abord parce que les Parisiens s’y précipitent tous les jours de l’ouverture à la fermeture (on est plus pauvres à Paris qu’ailleurs !). A tel point que le Crédit Municipal a été obligé d’ouvrir plus tard tous les soirs avec une nocturne tous les jeudis (jusqu’à 20h). Il faut s’équiper d’une bouteille d’eau, d’un petit goûter, d’un livre ou d’une console de jeu portable, bref, tout ce qui pourra vous permettre de vaincre l’impatience…On y croise absolument toutes sortes d’individus, des bourgeoises du 16ème, des SDF, des familles entières et des enfants qui courent partout, des marchands d’art, des artistes sans-le-sou, des hommes en costume, et on y entend toutes les langues sans toujours les comprendre. Assis sur les sièges les moins confortables au monde, on parle facilement à son voisin, on échange des anecdotes, on attend, on attend, on attend…C’est le prix à payer pour avoir du cash dans la journée ! Je me souviens d’une fois où j’ai vu une femme récupérer une manchette en or extraordinaire, elle semblait si heureuse de la retrouver qu’elle l’a mise à son poignée instantanément, le bijou prenait la moitié de son avant-bras, c’était spectaculaire et assez outrancier je dois dire. Un tel bijou ne peut décemment pas se porter dans les rues de Paris, c’est beaucoup trop dangereux…

Depuis que je me suis fait voler le collier de ma grand-mère, un bijou qu’elle avait fait faire, une merveille que j’adorais, juste devant chez moi, par un méchant individu qui avait dû estimer qu’il pesait lourd (et c’était le cas), je laisse mes bijoux « chez ma tante ». J’y vais une fois par an pour payer les intérêts, c’est mon petit plaisir, j’ai le sentiment de perpétuer un rituel familial qui j’espère, ne changera jamais. C’est devenu un coffre à moindres frais, là-bas je sais qu’ils sont en sécurité. Puisque je ne peux de toute façon pas tous les porter sous peine de ressembler à un sapin de Noël. Encore moins aujourd’hui où l’or est devenu intéressant pour ceux qui veulent le vendre…

Pourquoi « chez ma tante » ? L’expression serait née lorsque François-Ferdinand d’Orléans, prince de Joinville (1818-1900), joueur invétéré, aurait été conduit par ses dettes à déposer au Mont-de-Piété une montre en or offerte par sa mère. Comme celle-ci s’étonnait de ne plus la voir, le prince lui aurait répondu : “Elle est chez ma tante !”.

Aujourd’hui, le prêt-sur-gage se pratique au quatre coins du pays, plus exactement à Paris, Roubaix, Nîmes et Toulouse. Tout ça grâce à Napoléon Bonaparte et son décret de 1804. « Chez ma tante » témoigne de l’histoire de France depuis plus de 370 ans, combien d’auteurs, d’artistes, de musiciens ont défilé rue des francs-Bourgeois ? C’est peut-être pour ça que j’aime tant m’y rendre, l’impression que l’histoire de ma famille se mêle à l’histoire de France, sans avoir besoin d’être bourgeoise. La bohème !

Crédit Municipal de Paris
55 rue des Francs Bourgeois
75004 Paris

Ouvert du lundi au samedi de 9h à 18h, nocturne le jeudi jusqu’à 20h

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7 réflexions sur “Chez ma tante

  1. Hé bien étant dans une ville où il est possible d’aller « chez ma tante », et que tu cites, j’ai toujours été fasciné par les récits d’un ancien camarade de promotion, travaillant chez le commissaire-priseur du coin, et de ces allers-retours incessants des mêmes pièces, des mêmes bijoux.

    Je ne connais pas cette ambiance, mais ait une sorte de sympathie un peu naturelle pour cela, bien que je ne connaisse pas la chose directement, de moi-même. Je trouve cela très pittoresque, et malgré tout ce qu’on peut penser, sain.

    Je penserai à toi la prochaine fois que je passerai devant la porte de ma tante. Et cela sans doute dès demain à l’heure où j’écris ce commentaire.

  2. J’ai travaillé chez un commissaire-priseur un peu fou, c’est seulement à ce moment-là que je me suis rendue compte du côté obscur de « chez ma tante ». Dans ma famille, on a toujours récupéré ses bijoux mais ce n’est pas le cas de tout le monde….Il y a quelque chose de profondément triste à l’idée de perdre une partie de l’histoire de sa famille. Même si on peut faire de bonnes affaires à Drouot après…Je n’ai d’ailleurs jamais acheté de bijoux à Drouot, c’est contre ma religion !

    • Oui, c’est peut-être ce qui fait aussi la « force » de ces actes, mêmes de ces lieux. Je n’ose imaginer ce que l’on peut ressentir en devant laisser en gage certains objet qui n’en sont plus seulement en sachant que l’on ne les reverra plus.

      J’ai beaucoup de respect pour ces « sacralités » personnelles et intimes (même si j’ai tendance personnellement à m’en détacher parfois). Quand le collier centenaire ou la chevalière passant les générations ne devient qu’une simple….Bonne affaire justement.

  3. Merci pour les infos, j’habite maintenant Toulouse et il m’est arrivé de passer devant, en me demandant comment ça fonctionnait, persuadée qu’on ne pouvait pas récupérer la marchandise déposée, sauf avec une grosse somme. Je me demandais sinon ce que le Crédit Municipal y gagnait. Et j’avais oublié de chercher une réponse à cette question.
    Je suis désolée qu’un sale enfoiré de voleur t’ait arraché le collier de ta grand-mère.

    • D’après ce que j’aie lu, 80 % des personnes récupèrent leur bien. Pour les 20 % restants, leur bien sera vendu aux enchères publiques. Le Crédit Municipal a un but social, pas lucratif, il ne récupèrera que la somme prêtée (+ les intérêts), le reste sera donné à la personne. Merci pour ton commentaire, quant au type qui a volé mon collier, il ne m’a heureusement pas volé mes souvenirs avec ma grand-mère, c’est le plus important 🙂

  4. Tiens cet après midi j’ai dit à mon médecin en éclatant en sanglot « Dans ma famille bourgeoise (et non bonhème), on lègue des biens matériels mais pas d’amour  » C’est une belle histoire ton article.Je passe assez souvent dans cette rue mais je n’ai jamais remarqué cette adresse.

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