Fuck la mort

C’était un vendredi soir. J’étais juste à côté de mon téléphone mais je ne le regardais pas, c’était le week-end, je voulais me déconnecter de la vie réelle, il était en mode « silence ». Je ne sais plus ce que je faisais, je crois que je tentais péniblement de faire une sieste après avoir passé une semaine compliquée au travail. Lassée de ne pouvoir réussir à m’endormir véritablement, j’attrapais mon téléphone pour constater que j’avais plusieurs messages et même un SMS. De ma mère. Je l’ai lu et je n’y ai pas cru alors je l’ai appelée pour lui demander si c’était une blague, parce que si c’était le cas, elle était de très mauvais goût. Je ne sais pas pourquoi mais face à la mort, j’ai toujours la même réaction : je demande si c’est une blague.

Isabelle est morte. Trois petits mots assassins. Plus aucun espoir possible. On ne peut plus me mentir, je suis adulte maintenant. Elle n’est pas au Ciel. Elle est morte. Je ne la reverrai jamais. Je comprends ça en un quart de seconde et je m’effondre.

Isabelle, c’était ma tante par alliance. Mais je l’ai toujours considérée comme ma seule et unique tante. Elle n’avait que 49 ans le jour où son fils, mon cousin, l’a découverte sans vie sur le parquet, dans sa chambre. Elle était en train de se préparer à sortir et elle a fait une crise cardiaque. Apparemment, elle n’a pas eu le temps de souffrir. C’est ce qu’on dit les « spécialistes » pour nous rassurer. Je ne sais pas si c’est rassurant, on aurait préféré qu’ils nous disent qu’on pouvait la ramener à la vie avec une poudre magique ou je ne sais quel remède.

Isabelle et moi étions fâchées pour une broutille. Nous ne nous étions pas parlées depuis plusieurs mois. C’était une drama queen, elle était toujours au milieu d’histoires pas possibles et ce jour-là, elle m’avait vraiment gavée, à ne pas écouter ce que je lui disais. J’avais fini par m’énerver et dire des choses que je ne pensais pas. Elle avait le don de me pousser à bout. Elle me raccrochait au nez, je rappelais pour laisser des messages fleuves. Mais on finissait toujours pas se réconcilier parce qu’on s’aimait. Comme je ne croyais toujours pas à sa mort, des jours plus tard, je prenais la décision de lui dire aurevoir une dernière fois.  Et puis je ne voulais pas que mes cousins vivent ça tout seuls… Quand une personne meurt seule, il y a autopsie et la présentation du corps ne peut pas se faire normalement. Le seul moyen de dire aurevoir est de se rendre à la morgue où le corps est présenté « en l’état ».  A chaque fois que je passe devant cette foutue morgue en taxi, j’ai un pincement au cœur.

Elle était là mais ce n’était pas vraiment elle. Seule sa tête dépassait. Sa tête nue, sans maquillage, elle qui était si apprêtée. Je me suis approchée d’elle et je lui ai demandé pardon. J’ai touché ses cheveux qui semblaient si vivants contrairement au reste de son visage que je devinais froid. Puis je me suis effondrée alors que je m’étais promis de rester forte. Demander pardon à une morte c’est ridicule, c’est trop tard, comment faire pour réparer les dégâts ? Sa nièce m’a rappelée que « seuls ceux qui s’aiment se fâchent ». Je ne sais pas si je suis d’accord avec ça mais c’est vrai qu’avec elle, on était obligées de se fâcher parce qu’elle était entière et moi aussi. Sur le moment, ça m’a fait beaucoup de bien d’entendre cette phrase. Puis les employés de la morgue ont refermé le cercueil avec une délicatesse maladroite sur le visage de ma tante, l’un d’entre eux a brandi une perceuse-visseuse dont le bruit résonnait atrocement dans la pièce froide. Ils ont fini l’opération qu’ils font tous les jours pour des milliers de gens qui meurent à Paris en scellant le cercueil avec de la cire rouge carmin. C’était fini.

Aujourd’hui, ça fait 6 mois. Cette pute de vie continue de me révolter, les saisons changent, la roue tourne et ma tante n’est définitivement plus là. A chaque fois que j’appelle quelqu’un que j’aime « mon chaton » ou « mon poussin », je pense à ma tante, parce que c’est elle qui nous appelait comme ça. Une vraie mère poule. Le jour de l’enterrement, il y avait foule, j’ai rencontré des gens qu’elle a aidés, qu’elle a hébergés quand ils étaient dans la merde, des gens qui aujourd’hui sont de grands photographes. Elle avait tendance à penser aux autres avant de penser à elle. C’est probablement pour cette raison qu’elle n’allait pas chez le médecin pour faire des check-up, elle n’avait pas le temps, il fallait qu’elle s’occupe des autres quitte à en perdre la santé.

Derrière le corbillard qui retenait son corps, des couronnes de fleurs portaient l’inscription : « Fuck la mort ». C’est ma tante qui disait « Fuck la mort », parce qu’elle était résolument optimiste et un peu punk sur les bords. Quand elle était vivante, ça nous faisait rire. Aujourd’hui, un peu moins.

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6 réflexions sur “Fuck la mort

  1. Ton témoignage et tout ce qu’elle a laissé ,ici, montre que d’une certaine façon il y a une part d’elle toujours vivante dans ce bas-monde! Je me demande si certains ont laissé comme inscription sur les couronnes de fleurs :  » fuck life ». keep writing! A bientôt. W.

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