XVIII

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Quand j’étais ado je passais beaucoup de temps dans le 18ème, c’était là qu’il y avait la Loco, boîte dans laquelle je passais mes vendredi ou samedi (quand on me laissait entrer) à écouter the Cure habillée en gotho-pouffe. Si vous ne voyez pas à quoi ressemble une gotho-pouffe, en gros c’est une fille qui se la joue dark mais qui, contrairement aux vampires, montre son corps et ses atouts. Ma tenue préférée c’était une espèce de body noir transparent aux manches longues qui laissait voir mon Wonderbra (c’était la mode) et donc les trois quarts de mes seins, porté avec une longue jupe noire transparente aussi, en dessous je mettais des collants résilles et aux pieds j’avais des chaussures à plateforme avec lacets achetées à Londres qui me faisaient prendre 15 cm.

Malgré la répétition de ces soirées, je n’ai fait que très peu de bêtises, une fois j’ai embrassé un type qui me plaisait, je crois qu’il habitait le quinzième parce que je me souviens lui avoir dit « Le quinzième ? Ah ouais t’habites en banlieue quoi » (je déteste le quinzième arrondissement de Paris, c’est une longue histoire de désamour entre nous). Je me souviens qu’une fois sortie de boîte, le type ne me plaisait plus du tout, finalement il avait de l’acné et perdait déjà ses cheveux, entre ça et le fait qu’il habitait le quinzième, c’était trop pour moi, je suis rentrée sagement chez mes parents.

Depuis que je suis grande, je ne mets plus un pied dans le 18ème. J’ai été fâchée avec l’arrondissement tout entier quand j’ai vécu deux ans aux Abbesses. Le seul avantage de ce quartier, c’est le marché Saint-Pierre, tout le reste est à jeter. Les touristes par milliers qui, perdus, demandent leur chemin sans jamais dire « Bonjour », la racaille omniprésente qui te balance du « Charmante, Mademoiselle » puis « Salope ! » deux secondes après parce que tu n’as pas répondu à leur prétendu compliment, les rues dégueulasses qui montent et qui descendent, pas cool pour la non-sportive que je suis, les camés, les mecs chelous qui te suivent, les vendeurs de shit qui ne comprennent pas que tu n’es toujours pas intéressée, ni par ça, ni par eux, les rabatteurs devant les clubs de strip tease bas-de-gamme qui veulent te recruter (quelle offense, sans déconner), même le Sacré-Cœur n’a rien de sacré, je ne le trouve pas beau, il est passable, 6/10, pas plus.

Mais les Abbesses, ça reste encore le 18ème potable. J’ai passé une année de lycée dans un établissement privé qui se trouve au fin fond du 18ème à quelques pas de la Porte de la Chapelle. A l’époque, le seul truc cool qu’il y avait dans ce quartier, c’était Doc Gynéco qui y vivait et rêvait de gloire. Et le fait que je sortais avec le mec le plus canon du lycée (mais il bandait mou). Mon quotidien c’était cohabiter avec des mecs au crack dans le square en face du lycée, toujours les yeux vitreux et les gestes désarticulés. Je préférais fumer des clopes que de manger alors le midi j’allais à la boulangerie pour acheter une demie-baguette. J’appelais ça un « sandwich au pain ». Je jouais à Street Fighter et je choisissais toujours le personnage de Chun-Li, comme elle, je me faisais deux grandes tresses hautes pour aller au lycée, cette coiffure allait de pair avec mon look de parfaite petite gotho-pouffe. Chun-Li est naturellement devenu mon nouveau surnom…

Vingt ans plus tard, je me retrouve sur les traces de mon passé et c’est troublant : rien n’a changé. Il y a toujours autant de camés au crack, de clodos sales qui font peur aux passants, le square est toujours aussi peu fréquenté par les enfants, le Monoprix est toujours moins classe que les autres Monoprix de Paris, j’ai même assisté à une embrouille musclée entre deux ados qui hurlaient des insultes que je ne comprenais pas avec un accent incompréhensible. La boulangerie est toujours là, elle aussi. J’ai failli entrer dans le lycée pour demander à voir la CPE et si c’était la même j’avais prévu de l’insulter. On dit qu’il n’est jamais trop tard et c’est tout à fait vrai. Vingt ans après, j’éprouverais un grand bonheur à lui lancer « Alors sale pute de CPE de merde, t’as fait chier combien de kilomètres de lycéens depuis moi. Hein sale pute ? » (il faut que j’ajoute « CPE » à ma liste des pires métiers au monde). Mais elle était déjà vieille à l’époque, c’est évident qu’elle n’est plus là. Si ça se trouve elle est morte et enterrée. Si le quartier n’a pas changé, finalement, moi non plus. J’ai toujours une espèce de haine non dissimulée envers l’administration. Certes, comme le dit mon frère, je me suis grave embourgeoisée mais je ne serai jamais une bourgeoise pour autant. Non merci.

 

En vrac

J’ai acheté le dernier album de Julien Doré comme toute la France semble-t-il puisqu’il serait numéro 1 des ventes. La chanson « Le lac » me rappelle déjà de bons souvenirs alors qu’elle n’a que deux mois. « Sublime & silence » me transporte loin, il a vraiment du talent Julien Doré, on ne peut pas le nier (même si on a le droit de trouver le personnage à la limite du supportable). C’est un album que j’aurais encore envie d’écouter dans cinq ans, et peut-être même dans dix. En passant dans les allées du disquaire, j’ai vu un livre stupide qui parlait des « choses que l’on fait quand on est dans la trentaine » et je ne me suis retrouvée dans rien. Non, je ne me lève pas tôt le week-end pour « profiter » d’avoir du temps, le week-end ça sert à ne rien faire, c’est-à-dire rester au lit. A la rigueur, je peux, comme ce matin, mettre un réveil pour ne pas rater le marché. J’y vais à 13h, je suis dans la catégorie des parisiens aux cheveux hirsutes habillés n’importe comment qui ne savent même plus quels légumes ils veulent tellement ils sont encore dans leurs rêves… Et puis soudain ça m’a frappé comme une évidence : j’achète encore des CD en 2016.

J’ai appris qu’en Corée, lorsque vous naissez, vous avez déjà 9 mois, à cela s’ajoute une année de plus pour des histoires lunaires, ce qui fait que tous les coréens ont presque deux ans de plus que nous. Il y a quelque chose de censé et de poétique là-dedans. J’imagine que les coréennes ne sont pas du tout de mon avis…

Je n’arrive plus à lire, enfin si, je ne lis que des guides de voyage, j’achète à peu près tout ce qui se trouve sur une ville et une région et je me fais mon propre avis. C’est chronophage et passionnant. Parfois je me demande si ce n’est pas dans le tourisme que j’aurais dû faire carrière. Mais je n’aime sans doute pas assez les gens. J’ai regardé la série The Crown sur Netflix, être Reine est sans doute le pire job au monde, quel affreux destin, vraiment ! Un clochard est plus libre qu’Elisabeth II…

Depuis que je suis au chômage, je me rends compte à quel point je suis incomprise. Tout le monde voudrait que je retravaille. Une amie m’a même dit « Mais tu ne t’ennuies pas ? ». Je m’ennuyais lorsque je travaillais, je devais me lever, prendre le métro, aller dans l’un des quartiers de Paris les plus touristiques, travailler pour une boîte qui est à l’opposé de mes valeurs et de mon mode de vie, puis prendre à nouveau le métro, rentrer chez moi et me dire que j’avais passé une journée de plus à perdre mon temps. Tout ça pour un confort qui n’est qu’illusoire. Je ne m’ennuie jamais quand je suis seule la journée, c’est l’inverse, j’écoute mon corps, je n’ai plus de réveil, je fais même des siestes alors que je dors déjà neuf heures par nuit, oui je sais, c’est scandaleux mais il faut croire que deux ans et demi en CDI m’ont épuisée. Je prends du plaisir à écouter de la musique en cuisinant, parce que désormais je cuisine tous les jours. J’aime passer du temps à ne rien faire de concret, juste laisser la journée se dérouler au rythme de mes chats, des courses, des promenades dans le quartier. Je crois qu’en fait globalement les gens sont jaloux de voir à quel point je suis décontractée alors que je ne travaille pas. Je suis heureuse de ne pas faire partie de ces gens hyperactifs qui s’agitent pour avoir le sentiment d’exister. Faire partie de cette société ne me rassure pas, ça m’effraie. J’ai une copine qui a décidé de partir sur les routes avec sa communauté de hippies, loin de Paris, et objectivement je ne l’ai jamais vue aussi heureuse que la dernière fois qu’elle est passée à la maison. Je la félicite mais combien lui disent « Mais il faudra bien que tu etc ». Il faudra bien que rien du tout, nous sommes libres de faire ce qu’on veut de notre vie. Une seule et unique vie, pas de séance de rattrapage. Alors non, je ne m’ennuie pas, je revis ! Je fais enfin ce que je veux. Quand on me dit « Oui mais après ? », je ne comprends pas la question parce que je vis l’instant présent. Je ne suis pas angoissée par demain, je sais que ça ira. Et si ça ne va pas, je m’en sortirais, comme toujours. J’ai une ou deux étoiles qui me protègent.

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Venise #3

Ce qui est formidable avec Venise, c’est qu’à chaque fois je découvre d’autres facettes de la lagune, à chaque fois je tombe encore plus sous son charme, je crois qu’il est impossible de s’en lasser. J’avais déjà écrit que je ne comprenais pas qu’on puisse ne pas adorer Venise, je réitère. En même temps il faut avouer que je ne suis jamais allée à Venise l’été, ça ne me viendrait pas à l’idée, je déteste cette période de l’année où les touristes affluent de toutes parts (mais si tu lis ce blog, tu le sais déjà).

Cette fois nous avons découvert une partie du Castello méconnu, près des jardins et de l’arsenal, il n’y avait pas un seul touriste, quel bonheur de sentir le vent dans ses cheveux, d’assister à un magnifique coucher de soleil et d’entendre les vénitiens parler. Il en faut peu pour être heureux. Les longues promenades, il n’y a que ça de vrai, ça nous a permis à ma mère et moi, de se parler de choses vraies, de choses que l’on ne dit qu’entre femmes de confiance, de nos espoirs, nos rêves et nos révoltes aussi. Venise est notre excuse annuelle pour nous retrouver, je chéris ces quatre jours avec ma mère, on passe notre temps à boire du bellini et à rire, je sais à quel point ils sont précieux. Je suis heureuse d’être la fille de cette femme qui est pleine de contradictions et dans laquelle je me retrouve bien. Les chiens ne font pas des chats…

Nous nous sommes découvert une passion pour les spaghetti à l’ail et au peperoncino, ce piment italien au goût si exquis, j’en ai rapporté des tonnes, je compte reproduire ce plat simple et délicieux aussi souvent que possible. Il n’y a qu’en Italie que j’ose commander des pâtes au restaurant : eux ne les ratent pas. En revanche, pour les pizzas, c’est toujours décevant, depuis que j’ai goûté la vraie pizza à Naples, tout me parait médiocre.

Première fois à la punta della Dogana, la pointe des douanes, qui présente des œuvres de l’homme d’affaires François Pinault. Ce ne sont pas les œuvres qui m’ont marqué, j’avoue avoir un peu de mal à comprendre l’art contemporain, ce qui est intéressant c’est le bâtiment lui-même que l’architecte japonais Tadao Ando a su rénover tout en gardant son âme. L’architecture du lieu est à couper le souffle. Les expositions sont tournantes, de manière à présenter toute la collection (gigantesque) de François Pinault, c’est donc inégal, on peut tomber sur des œuvres intéressantes ou des choses qui vous laisseront de marbre (des matelas accrochés au mur avec de la pisse dessus. Mouais).

Autre vraie découverte : la petite île de Mazzorbo située au nord de la lagune qui ne compte même pas 300 habitants. Aucun touriste n’y descend. Vous êtes seuls au monde, avec le vent dans les cheveux, l’horizon comme seule perspective, et au milieu des vignes, des vignes et encore des vignes, seule activité de l’île. On a croisé un chat, un chien, des oiseaux, un papy qui faisait du jogging , j’ai pris un arbre dans mes bras, et au loin sur un bâtiment j’ai vu écrit « Fuck you very much », sans doute la rage d’un adolescent qui s’emmerde.

Au bout de l’île, le calme ne dure pas, on traverse la passerelle en bois pour rejoindre Burano, l’île aux maisons colorées, les touristes, véritables nuisibles, sont agglutinés devant les jolies maisons qu’ils ne prennent pas le temps de regarder, ils préfèrent les prendre en photo, les « menus touristiques » écrits dans toutes les langues sont affichés devant les restaurants, les asiatiques sont là avec leur selfie sticks géants et leurs sourires identiques sur chaque photo (juste après ils refont la gueule). On ne reste que le temps de rencontrer des chats qui se prélassent au soleil, loin de la foule.

La prochaine fois, peut-être irons-nous sur l’île de Torcello, je n’en sais rien, pendant ces quatre jours, nous n’avons jamais rien de prévu, nous prenons sans doute des vacances de notre relative control freakness…

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Trumpocalypse

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L’été de mes 18 ans j’ai passé trois semaines en immersion dans une famille au Texas dans un bled dont j’ai oublié le nom pas loin d’Austin. C’était une famille de classe moyenne, ils avaient une grande maison avec une piscine, ce qui n’est pas négligeable quand il fait près de 50 degrés. Le premier jour ils m’ont emmené dans leur église, on m’a offert une bible que j’ai poliment refusée.

Cet épisode donne le la de ces trois semaines douloureuses pour moi : une famille obsédée par la religion, qui détestait les noirs, les arabes, les juifs, les pédés, les hérétiques comme moi etc la liste est longue. La mère était obèse, diabétique et prenait neuf collations par jour à base de popcorn, gâteau au maïs tout fait, en plus des traditionnels repas de tacos et autres, la fille prenait elle aussi le même chemin, tous les jours elle se servait ses quatre boules de glace et elle rajoutait des cookies émiettés dedans et de la chantilly, le père n’était pas en reste ; ces gens m’ont fait tellement peur que j’ai perdu 5 kilos chez eux. Ils m’appelaient « skinny » pour m’humilier mais je voyais ça comme un beau compliment.

Ils ne buvaient jamais d’eau, que du soda, ils ne lisaient pas de livres, ils passaient leur temps à regarder la télévision (gigantesque) et à manger des trucs déjà préparés ou dans lesquels il faut ajouter un ingrédient pour en faire un plat. A respectivement 38 et 40 ans il n’avaient visité que deux états américains : le Texas et l’Illinois parce que le père avait de la famille près de Chicago, c’est tout. Ils étaient étonnés que je connaisse la moitié des Etats-Unis à un si jeune âge. Leur fille portait un anneau de virginité tout en me parlant de ses désirs sexuels (elle perdra sa précieuse virginité l’été d’après dans la bagnole de Brian sur le parking du Taco Bell, je jure que c’est vrai). Les amis d’AJ (Andrea-Janice, oui, ça ne s’invente pas) avaient tous 20 ans et étaient déjà mariés et parents. Parce que si tu veux niquer, il faut épouser quelqu’un. Et la contraception n’existe pas chez les pentecôtistes. Tout ce petit monde jalousait ma liberté, moi la petite française avec ses jolies robes bien coupées, ses jolies chaussures, son bagout et surtout son air de se foutre de tout. Des gens frustrés qui ne cherchent pas à s’élever mais à reproduire un schéma vieux comme le monde sans se soucier de savoir s’il les rend heureux. Des gens qui trouvent que chasser, c’est cool, et que la place de la femme est à la maison, que si leur fils est homosexuel, eh bien on lui donnera des médicaments pour qu’il ne le soit plus.

C’est cette Amérique-là qui a voté pour Trump le 8 novembre dernier. Cette Amérique profonde qui a peur de l’étranger alors que dans sa vie de tous les jours elle vit entre Blancs bien-pensants qui vont à l’église parce qu’ils croient à l’enfer et ne veulent surtout pas y aller. Cette Amérique fascinée par l’argent et donc les milliardaires comme le cheeto raciste sans doute lui aussi frustré du cul puisqu’il a été accusé d’attouchements sexuels par de nombreuses femmes. Alors, non, je ne suis pas étonnée, pire, je m’attendais à ce que le connard orange soit élu. Parce que je sais que l’Amérique ce n’est ni New York, ni Los Angeles, ni Seattle.

Pour le moment je n’envisage pas de mettre un pied aux Etats-Unis après le 20 janvier 2017, de toute façon, rien ne garanti que le nouveau président facilitera l’entrée des Français sur le sol américain puisqu’il pense que nous sommes tous des terroristes. J’ai du mal avec l’idée de participer à l’économie d’un pays dirigé par un tel con misogyne, raciste, à l’humour douteux, qui déteste les trans, les pédés, les femmes qui ne sont pas mannequins, j’ai mal quand j’entends que les Mexicains sont tous des violeurs, j’ai mal quand il dit qu’il adore la guerre, j’ai mal quand il dit que le changement climatique a été inventé par les Chinois. J’envisage de ne pas mettre un pied dans le pays que je préfère après le mien pendant quatre ans. Parce que malgré la décision du peuple américain de voter pour cet odieux personnage, j’aime profondément les Etats-Unis et il me faudrait au moins 2000 mots pour exprimer mon amour pour ce grand pays.

J’entends encore ceux qui, hier, pensaient que Clinton ou Trump, c’est la même chose. On entend ça ici aussi, « la droite et la gauche c’est pareil ». On a le droit de ne pas croire en la politique, on a le droit de ne pas voter mais on ne peut pas dire de telles âneries. Non, être démocrate et être républicain, ça ne veut pas dire la même chose et non, être de droite ou de gauche, ce n’est pas pareil. Pas du tout. Avec l’élection de Trump, le monde entier va pouvoir le constater dans les quatre prochaines années. En priant très fort pour qu’il ne brigue pas de second mandat… Parce que huit ans sans voir New York, je crois que ça ne va pas être possible !

Exister

Peut-être aurais-je dû trouver cela charmant ou attendrissant ou ce que vous voulez mais j’ai trouvé ça profondément prétentieux. Quand ma grand-mère paternelle m’a annoncé, je cite, qu’elle avait encore envie « d’exister ». Curieuse façon d’annoncer la couleur. Ma grand-mère paternelle a 86 ans et elle a encore envie d’exister. Et je me demande bien pourquoi. Comment. Comment est-ce-possible d’avoir 86 ans et de refuser encore l’idée de la mort. Je veux dire, sa vie se résume à faire des sudoku, à regarder des programmes télé débiles (ma grand-mère paternelle n’a jamais été une intellectuelle…), entre Plus Belle La Connerie et Drucker le dimanche (je ne sais même pas si ça existe encore mais vous voyez le genre…).

Ma grand-mère qui a toujours été dans l’ombre de mon grand-père peut enfin prendre sa revanche, il est mort, elle peut exister maintenant alors qu’elle a choisi (oui, on parle bien de choix) de fermer sa gueule pendant 50 ans. Tout à coup la voilà qui existe pour elle-même ? Mais pour quoi faire ? Je sais que je devrais avoir de l’empathie pour ma grand-mère. Je sais que si mon autre grand-mère, la seule, l’unique, ma grand-mère maternelle, était en vie, elle me dirait « Appelle ta grand-mère, c’est important ». Mais je n’ai pas envie de ça. Ma grand-mère paternelle représente tout ce que je refuse d’être. Une épouse avant tout, puis une mère de trois enfants (trois putain), une soumise, une qui la ferme, une qui n’a pas d’opinion, une qui s’écrase, une qui ne s’aime pas, une qui (je cite) « passe à la casserole » tous les soirs. Je crois que j’ai été traumatisée le jour où j’ai compris que ma grand-mère résumait sa vie sexuelle avec mon grand-père à ce « passer à la casserole » horrible qui sonnait comme si elle était obligée, comme si mon grand-père était un méchant alors que mon grand-père était tout sauf un méchant. Les expressions sont souvent moches mais quoi de plus moche que « passer à la casserole » ?

J’ai moins de la moitié de l’âge de ma grand-mère et parfois j’en ai déjà assez d’exister. J’ai déjà vécu cent vies, cent amours, cent souffrances, si je devais mourir demain j’aurais eu une belle vie sans trop de problèmes, une vie d’occidentale chanceuse, une vie de fille un peu névrosée parce que c’est le privilège des occidentales, le privilège des petites parisiennes, des petites connasses comme moi, je revendique ma connasserie, ce n’est pas une façon de me déprécier, je sais ce que je suis, merci, et je l’assume. Qui sont ces gens qui refusent de mourir ? Qui sont ces gens qui ont peur ? Peur de la fin de la vie, de la fin de l’existence terrestre. Se sentent-ils supérieurs ces gens-là ? Se sentent-ils indispensables à notre belle, sublime humanité ? Pourquoi moi je serais ravie de disparaitre demain ?

Depuis que je suis au chômage on me demande si j’ai retrouvé un emploi. Je sais que ce n’est pas politiquement correct mais j’ai envie de hurler que plus jamais je n’aurais un emploi salarié, plus jamais je ne serai l’employée de quiconque. C’est fini. Mon bonheur c’est justement de ne plus travailler, mon bonheur c’est d’être libre de faire ce que je veux de mon temps, de ma vie, à savoir surtout rien, parfois je regarde le plafond et je suis heureuse. Je pense aux gens que j’aime, à ceux qui sont là et ceux qui sont loin, ceux qui sont trop loin et qui me manquent, comme une douleur à laquelle on se fait par obligation parce que sinon on en crève, puis ceux qui sont morts, ceux qu’on ne revoit qu’en rêves et encore faut-il être assez chanceux pour faire des rêves, pas des cauchemars.

Je ne fais rien de concret, j’écris des choses parfois, je fais du shopping, je regarde la télé, j’observe mes chats jouer, manger, s’amuser, dormir, je cuisine, je lis, je ne vois personne, je n’en ai pas envie. Je m’épanouis dans le rien, dans le tout, ma vie n’est pas sociale mais ma vie n’a jamais été aussi riche qu’aujourd’hui. Je me fous du regard des autres, je suis plus que jamais égoïste, je fais ce qui me plaît à moi et à personne d’autre, parce qu’on ne vit qu’une fois, qu’une fois c’est peu et que je ne veux pas avoir de regrets, quand je serais vieille, moche et sans doute enfin ridée. Je profite. Je suis en vie. Peut-être que ma grand-mère n’existe que maintenant, à 86 ans, peut-être qu’elle a complètement foiré sa vie, peut-être qu’il n’est jamais trop tard ? Peut-être aussi que grâce à elle jamais je ne serais attachée à un homme, à des enfants, à un métier au point d’en oublier qui je suis. Peut-être que c’est grâce à ma grand-mère que je peux me permettre le luxe d’être libre. Je n’en sais rien. La question mérite d’être posée.

I’m in a New York state of mind

Plus les années passent, moins je suis originale. Chaque année je vais à Londres, à Amsterdam, à Venise et à New York. Pour fêter ma liberté retrouvée, j’avais pris un billet pour Los Angeles, mon programme était exaltant, ma chambre d’hôtel donnait sur les collines d’Hollywood, la vue était à couper le souffle. Mais j’ai tout modifié à la dernière minute pour repartir à New York.

Si New York était un homme, ce serait l’amant que tu ne te résous pas à quitter parce qu’il est trop beau, trop intelligent et que, bordel, il te fait trop jouir. C’est mal mais c’est bon mais c’est mal. J’aime New York plus que certaines personnes de ma famille, de mes amis. Un barman m’a demandé quelle était ma ville préférée, quand j’ai répondu « Paris », il m’a dit « Ne me froisse pas chérie, dis New York ». Alors voilà, je le dis haut et fort : c’est New York ma ville préférée.

New York est pleine de petites attentions, elle te prend dans ses bras, parfois un peu violemment certes mais il se passe quelque chose. A Paris il ne se passe plus rien. A part le mépris, la peur, l’angoisse de sortir et de se faire buter par un fils de pute de terroriste. Je suis si heureuse de ne plus prendre la ligne 1 tous les matins. Désormais je refuse de prendre le métro. J’ai des super nouvelles baskets de course, c’est l’automne, ma saison préférée, je suis prête à arpenter la ville (et à obtenir des fesses en béton-ou presque).

A New York, je me sens forte, je me sens vivante, je me sens exister. Devant le Flatiron je fonds, j’ai envie de le grimper et de lui glisser « je t’aime » à l’oreille. Devant le One World Trade Center et les piscines qui remplacent les tours jumelles, avec tous ces noms de disparus gravés dans la pierre, j’ai retenu mes larmes pendant que des touristes prenaient des selfies sur un site qui est tout de même un cimetière…

J’ai passé mes journées à marcher, à dire à haute voix que je suis reconnaissante, je disais « merci merci merci, merci la vie, merci New York, merci ». C’est important de dire merci. J’ai beaucoup souri et on m’a rendu mes sourires, des inconnus sont spontanément venus me parler, comme cet homme qui est venu me demander si je croyais en Dieu. On a discuté pendant 8 stations et nous sommes arrivés à la conclusion que ce qu’il appelait Dieu, je l’appelais autrement mais oui, je crois en quelque chose, en fait.

J’ai beaucoup ri en regardant les publicités pour des médicaments pour bipolaires. Je trouve ça incroyable de faire de la pub pour des médicaments contre la dépression à la télé, comme s’il s’agissait de quelque chose de banal (est-ce-que les américains sont plus dépressifs que les français ? Il faut que je me renseigne). Au supermarché je suis encore tombée sur les brosses à dents géantes. J’ai beau chercher, je ne comprends pas le projet (penser à en parler à ma dentiste).

Un arc-en-ciel s’est formé devant mes yeux au Conservatory Garden dans Central Park. J’ai pris ça comme un signe de chance pour ma vie future.

J’ai bu des verres au Plaza comme si j’étais riche (25$ le verre, gloups), j’ai regardé les couples illégitimes faire semblant d’être légitimes, j’ai imaginé leurs histoires, j’ai admiré ce lieu mythique et surtout je me suis dit que je devrais aller dans les bars d’hôtels aussi à Paris (ça tombe bien, le Ritz a rouvert !)

Je me suis rendue compte que mon hôtel proposait des films porno en illimité, j’ai fait ce que toute personne saine d’esprit ferait : j’en ai regardé en rentrant de mes sessions shopping, histoire de me détendre :) (un jour j’écrirai un truc sur la masturbation féminine qui semble être un tabou puisqu’à chaque fois que j’en parle, mes copines me répondent « Ah non non moi jamais »).

Si j’aime tant New York, qu’est-ce-que je fous encore à Paris ? Parce que je suis une enfoirée de flemmarde, que jamais je ne pourrais bosser comme une américaine, que je n’aime pas assez l’argent, que toute ma vie est ici et que je suis trop vieille pour tout recommencer. J’aurais pu vivre à New York quand j’avais 20 ans mais j’ai eu peur à la dernière minute, j’ai tout annulé (heureusement que je ne me marie pas, je suis le genre de fille qui serait capable de tout annuler trois heures avant). Paris est peut-être décevante, c’est la ville que je choisis pour le moment, et je suis heureuse de ce choix qui n’est pas définitif.

La première chose que j’ai faite en rentrant à Paris, c’est racheter un billet d’avion pour retourner à New York et choisir un hôtel près du Flatiron <3, quelques clics et voilà ! Je crois qu’on peut dire que je suis addict (et que, pauvres lecteurs-s’il en reste encore, vous n’avez pas fini d’entendre parler de la grosse pomme).

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Libérée, délivrée etc

Je rêve d’écrire ce texte depuis des mois. Je n’ai pensé qu’à ça. Le jour où je serais enfin libre. Je savais par avance que l’été serait long, il a été interminable. J’ai souvent cru que jamais je n’en verrais le bout. J’ai voulu mourir d’agacement cent fois. On m’a tout fait. On m’a dit « oui » puis on a reculé, on a pris rendez-vous pour signer les papiers mais il n’y avait personne. On a joué avec mes nerfs, de mon côté je me suis enfoncée dans le mensonge pour mieux obtenir ce que je voulais : juste partir, avec le plus de fric possible parce que merde, ils en ont. Plus le mensonge est gros, plus ça passe. Bosser avec eux me l’a confirmé. J’étais prête à démissionner mais tout le monde m’a dit que c’était de la folie et tout le monde avait raison. J’ai réussi à négocier cette foutue rupture conventionnelle non sans efforts, ils n’aiment pas vous donner d’argent, ces gens-là. Hier était mon dernier jour de CDI dans une boîte pour laquelle je n’ai que du mépris, pour un poste qui au départ était exaltant malgré le milieu de merde, la Finance avec un grand « F », cette sombre pute qui affaiblit les plus pauvres et fabrique des flopées de connards à la Trump, vous voyez le genre. Des mecs qui se sentent tellement surpuissants qu’ils violent des femmes à tour de bras sans jamais être inquiétés, entre autres. Des mecs qui savent faire du fric mais n’ont aucune classe, aucune culture, rien. Ils ne sont bons qu’à être des connards pleins de fric. Mais ce n’est pas de ça dont j’ai envie de parler. Toutes ces horribles histoires sont derrière moi, déjà loin. Je n’ai tellement pas envie de garder le contact avec mes anciens collègues que j’ai donné un faux e-mail personnel dans mon e-mail d’adieu très conventionnel à base de « It has been an absolute pleasure working with such great teams around the world and bla bla bla ». It is an absolute pleasure to not see you ever again, fuckers.

Voilà, c’est fini. Je ne suis plus obligée de me retrouver sur les Champs-Elysées tous les jours. Il n’y a pas un jour où je me suis demandée pourquoi tous les touristes prennent des photos devant l’Arc de Triomphe. Qu’il est moche, le pauvre ! Le pire ce sont ces jeunes mariés asiatiques qui posent devant la bouche de métro…Pourquoi ne vont-ils pas ailleurs, sur le Pont Alexandre III ? N’importe ou à Paris mais pas devant l’Arc de Triomphe ! Je ne subirai plus le défilée de vieilles femmes qui portent des manteaux de fourrure, autant dire de la souffrance à même la peau, combien de fois j’ai voulu les insulter ces salopes. Je ne passerai plus devant le Royal Monceau et ses ridicules voitures de luxe garées devant, voitures de connards du Golfe, ces gens-là n’ont aucune classe, c’est effrayant. Je ne serai plus obligée de manger une salade qui coûte dix euros tous les jours parce qu’il n’y a rien d’autre dans ce quartier de merde. Je n’ai plus de téléphone pro, je l’ai rendu avec une certaine jouissance, démerdez-vous, je ne suis plus jamais joignable pour vous, je reprends ma liberté (bon, j’ai gardé l’Iphone 7, faut quand même pas déconner !). On m’a offert des fleurs et des chocolats et on m’a même laissé une carte avec pleins de mots gentils dessus. Ils disent que ma bonne humeur et mon sourire va leur manquer, ils disent « We will miss you ».

Eh bien vous ne me manquez pas, très chers. J’ai déjà oublié vos visages et vos costumes mal coupés et vos vulgaires Rolex et Louboutin. Et je n’ai jamais été aussi heureuse de toute ma vie. Merci pour le champagne quand même. Je n’ai aucune putain d’idée de ce que je vais foutre du reste de ma vie mais je n’ai peur de rien. S’il y a un enseignement à garder de cette expérience chez ces bâtards, ce serait sans doute ça : je n’ai peur de rien, je suis prête à tout mais pour la bonne cause cette fois !

Bref, tout ça on s’en fout, moi j’ai une valise à faire hihi🙂

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